Le scandale désespérant du Qatar

Le scandale désespérant du Qatar

Un faux fait d'actu

Depuis quelques mois, une information circule dans la presse, sur les réseaux sociaux et forcément dans le petit monde de l'art : Le Désespéré, le plus célèbre autoportrait de Gustave Courbet, vient d'être vendu pour rejoindre le Qatar.

Alors évidemment, la nouvelle a immédiatement fait réagir. Il est vrai qu'une telle information donne très envie de s'indigner ...

 

 

On parle de scandale, de patrimoine vendu, d'un chef-d'œuvre français qui s'envole à l'étranger. Le problème, c'est que cette histoire commence... avec plus de 10 ans de retard. Parce que ce tableau n’a pas été vendu récemment. Sa vente est actée depuis 2014.

Autrement dit, ce que l'on découvre aujourd'hui va au delà du scandale, c'est le dévoilement d'une sorte de secret diplomatico artistique avec des gros relents d'intérêts financiers. Et c'est bien ça qui fait jaser. C'est pour ça que tous les médias et autres pages d'influence qui en parlent utilisent toujours les mots de "discrétion" ou de "secret" pour qualifier cette affaire.

Alors pourquoi ces cachotteries ? Et pourquoi ça nous énerve autant ?

Allez, j'ai fait le taf pour vous, je vous raconte l'histoire.

Un tableau caché par nature

Parmi toutes les œuvres de Gustave Courbet, Le Désespéré occupe une place à part. Peint entre 1843 et 1845, alors que l'artiste n'a qu'une vingtaine d'années, Gustave ne s'en séparera jamais. Contrairement à des centaines d'autres toiles il ne la vendra pas, il ne l'exposera pas, il la garde pour lui. Elle va même le suivre dans ses déplacements jusqu'à son exil en Suisse, où elle restera dans son atelier jusqu'à sa mort en 1877.

Bon, je ne vais pas vous refaire toute l'histoire du tableau, j’y consacre déjà une vidéo entière.

 

 

Après la mort de Courbet, l'œuvre passe dans la famille de sa sœur Juliette qui organise la vente aux enchères de la succession. Lors de cet évènement Le Désespéré est vendu pour la modique somme de 1100 francs (c'est à dire le tableau le moins cher de toute la collection Courbet !) à la famille Cugnier-Cusenier, des collectioneurs très proches de la famille Courbet.

 

 

Et là, le tableau disparaît... enfin, pas vraiment. Il existe toujours, évidemment, mais il quitte complètement le paysage médiatique. Pendant près de cent trente ans, il reste dans la même collection privée, loin des musées comme du marché de l'art. Concrètement, personne n'en entend parler.

C'est assez ironique quand on y pense d'ailleurs, ce qui deviendra l'un des tableaux les plus célèbres de Courbet a passé la majorité de son existence dans l'oubli.

Mais en 2014, Monique Cusenier, dernière propriétaire de l'œuvre, décide finalement de la vendre.

Le prix évoqué tourne autour de 50 millions d'euros. Ça vous paraît beaucoup pour un tableau inconnu n'est-ce pas ? Et oui mais entre temps, Gustave Courbet s'est fait un petit nom à titre posthume dans le milieu de l'art. Depuis quelques années, il a été érigé en pionnier du Réalisme et acquiert un gros boost de notoriété qui apporte un grand respect sur l'ensemble de son oeuvre. Alors quand, en 2014, ce tableau surgit de l'ombre d'un grenier de famille poussiéreux, certaines personnes sont prêtes à en payer le prix ... Mais qui ?

Selon plusieurs témoignages rapportés par la presse, Monique Cusenier pensait vendre le tableau à une collectionneuse américaine et espérait qu'il reste en France. Mais l'histoire prendra finalement une autre direction, loin des regards... Ce n'est qu'après son décès que la transaction sera finalement rendue publique.

Alors fin 2025, la nouvelle tombe : Le Qatar a acheté le Désespéré pour 50 millions d'euros, une somme qui place immédiatement ce tableau parmi les œuvres françaises les plus chères jamais vendues. Et surtout, cette information est reprise de partout. Les médias s'en emparent, les réseaux s'enflamment.

Pourtant, le tableau ne quittera la France qu’en 2030. Grâce à un accord conclu entre l'acquéreur et l'État français, Le Désespéré reste exposé plusieurs années au musée d'Orsay avant son départ vers Doha, où le Qatar développe depuis plusieurs années un immense projet muséal, Art Mill Museum, destiné à accueillir des chefs-d'œuvre venus du monde entier.

 

Pourquoi la France a-t-elle accepté de vendre ce tableau ?

Je ne peux évidemment pas vous raconter les négociations qui se sont déroulées en coulisses. Pas parce que je n'en ai pas le droit mais parce que personne ne les connaît vraiment. Malgré tout, on connaît les grandes lignes et elles sont plus tordues qu'on ne le croit.

En France, quand une œuvre d'art doit quitter le territoire, son propriétaire doit obtenir un document administratif qu'on appelle un "certificat d'exportation". C'est un passeport pour tableau, en gros. Si l'État estime que l'œuvre est trop importante pour partir, il peut refuser de délivrer ce certificat. L'œuvre est alors automatiquement classée "trésor national".

Sauf que le fait de classer une œuvre en trésor national ne veut pas dire qu'on la garde automatiquement. En fait ça lance un compte à rebours. A partir de là, l'État a 30 mois pour faire une offre d'achat au propriétaire. S'il ne met pas l'argent sur la table dans ce délai, le tableau s'en va. Le trésor national ne permet pas de gagner à tous les coups la propiété d'une oeuvre, elle offre un sursis pour sauver le patrimoine.

Du coup, il existe même un mécanisme prévu pour financer ce genre d'achat. Depuis 2003, une loi permet aux entreprises de bénéficier d'une réduction d'impôt de 90% si elles participent à l'acquisition d'un trésor national pour le compte de l'État. Autrement dit, le système a été conçu pour que l'État n'ait pas à sortir 50 millions de sa poche (et oui ça fait quelques retraites quand même).

Donc les outils existent, la procédure aussi, la loi est écrité, tout a été bien fait. Mais encore faut il s'en servir ...

Dans le cas du Désespéré, rien de tout ça n'a été enclenché.

La vente a eu lieu en 2014, mais les négociations ont fait que le tableau est resté sur le sol français. Donc il n'y a pas eu de demande de certificat, pas de tentative d'exportation, donc techniquement pas de raison légale pour l'État d'intervenir. En gros le tableau "appartenait" au Qatar mais de façon un peu intangible. C'est seulement en 2024, quand le Qatar a officiellement informé le ministère de la Culture de son acquisition et de son intention de faire partir le tableau un jour, que la question s'est posée.

Et la réponse du ministère, rapportée par France 2, tient en une phrase qui dit tout : "Si on avait été amené à refuser le certificat d'exportation, on allait à l'encontre de difficultés diplomatiques et financières."

Traduction : on n'a pas voulu froisser le Qatar.

Résultat : le tableau est aujourd'hui dans une situation juridiquement bancale. Il appartient au Qatar, ça c'est officiel. Mais il est exposé au musée d'Orsay dans le cadre d'un "prêt" de cinq ans. Et il ne possède toujours pas de certificat d'exportation, ce qui signifie qu'il ne peut techniquement pas quitter le territoire français.

Donc le bilan :

  • Le Qatar possède un tableau qu'il ne peut pas sortir du pays.
  • La France expose un tableau qui ne lui appartient plus.
  • Et tout le monde fait comme si c'était normal.

Ce prêt court jusqu'en 2030, date prévue pour l'ouverture de l'Art Mill Museum à Doha. Ce qui arrivera à ce moment-là, personne ne le sait vraiment ...

Tout ça pose quand même quelques questions

Le débat autour de cette destitution de patrimoine est d'autant plus sensible que le Qatar mène depuis une vingtaine d'années une politique d'acquisition spectaculaire. L'émirat investit des milliards de dollars pour constituer de grandes collections internationales destinées à ses nouveaux musées. Pour certains, c'est une formidable manière de faire rayonner le patrimoine mondial. Pour d'autres, c'est une forme de captation des chefs-d'œuvre occidentaux à coups de pétrodollars.

Le départ du Désespéré est devenu le symbole de cette tension.

Mais ce n'est peut-être pas ce qui m'interroge le plus…

Pendant plus de 130 ans, le tableau appartenait à une famille privée : il n'était ni au Louvre, ni à Orsay. Il était quasi invisible du grand public. Finalement c'est comme s'il n'était pas sur le territoire.

Puis il est vendu.

Et soudain, tout le monde affirme qu'il appartenait au patrimoine national.

Comme si une œuvre n'entrait véritablement dans notre patrimoine qu'au moment où elle risque de nous échapper.

Au fond, cette histoire parle peut-être moins du Qatar que de notre rapport aux œuvres d’art. Elle nous oblige à nous demander à qui appartient réellement une œuvre d’art.

Au pays où elle a été peinte ? À ceux qui la contemplent depuis des générations ? À celui qui l'a légalement achetée ? Ou bien à personne ?

Je vous laisse en juger.

Mais j'aime bien imaginer que Courbet aurait trouvé ce débat assez drôle. Lui qui a passé sa vie à défendre l'indépendance de l'artiste nous rappelle aujourd'hui, à travers un de ses chefs d'oeuvre, qu'il existe peut-être aussi une indépendance... de l'Art.

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1 commentaire

Bonjour, je suis complètement étrangère au sujet, je ne sais rien de rien, je suis complètement paumée et j’essaye de comprendre car c’est particulièrement opaque (pas l’article, mais toute cette histoire). Si le tableau ne peut légalement sortir de France autrement que par des “prêts” temporaires (prêter un tableau à son propriétaire, on marche sur la tête !) et pour des rotations entre musée, le problème est donc de savoir les conditions des prêts (durée, garantis de retour, etc…) ? Cette affaire sent le bidouillage diplomatique à plein nez, de mon point de vue, mais j’y connais que dalle.

Isa

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