Collection: Les chefs d'œuvre et leurs attributions
Le nom sur un tableau peut tout changer. Et si ce n'était pas le bon ?
De combien de chefs-d'œuvre l'humanité s'est-elle privée parce qu'ils n'avaient pas le bon nom affiché à côté ?
Bien souvent, la valeur d'un tableau correspond à ce que vaut le nom qu'on lui attribue. Financièrement, je pense que tout le monde sera d'accord avec ça mais intrinsèquement, c'est plus délicat ...
En fait c'est une vérité que personne n'aime trop entendre parce qu'elle fragilise quelque chose qu'on tient à croire solide : l'idée que les chefs-d'œuvre existent objectivement et que l'histoire de l'art est une discipline rigoureuse qui identifie et classe avec précision. Je pense que ce n'est pas tout à fait vrai (non je pense plutôt que c'est faux mais restons un peu dans la nuance). Et ces trois tableaux sont là pour le démontrer.
Ma dernière vidéo portait sur L'Annonciation de Léonard de Vinci. Enfin, "de Léonard de Vinci" entre guillemets, parce que cette attribution repose sur des fondations bien plus fragiles qu'on ne le croit. Allez voir la vidéo si vous voulez en savoir + parce que, ce qui m'intéresse dans cette collection ce n'est pas L'Annonciation spécifiquement. C'est ce que son histoire révèle sur notre rapport à l'art en général. Sur notre besoin de noms, de certitudes, de grandes histoires propres et bien ordonnées. Sur cette tendance très humaine à construire d'abord le récit, puis à chercher les preuves qui le confirment plutôt que l'inverse.
En 2017, le Salvator Mundi est vendu 450 millions de dollars. Le tableau le plus cher de l'histoire. Quelques années plus tard, la plupart des experts s'accordent à dire que la contribution de Léonard se limite à quelques retouches sur le globe de cristal. Le reste est de la main des assistants de son atelier.
Et cette simple information fait s'effondrer le prix de ce tableau. Surement pas de quelques millions d'ailleurs, même pas d'un facteur 2 ni d'un facteur 10. Ce tableau ne vaut plus rien. Pourtant il n'a pas changé. Bizarre quand même quand on y pense non ?
C'est le révélateur le plus brutal de ce que l'attribution fait à notre regard. Quand on regarde une œuvre dans un musée, on ne voit pas seulement une peinture. Ou en tout cas on voit une peinture avec un nom par dessus, qui agit comme un filtre. Alors quand le nom est remis en question, l'émotion l'est aussi, indépendamment de ce que la toile, elle, continue d'être exactement.
L'histoire de l'art ressemble moins à une science qu'à un roman qu'on réécrit collectivement selon les besoins de l'époque. Quand l'histoire est plus belle avec Léonard, le tableau est de Léonard. Quand une histoire encore plus belle devient possible sans lui, les mêmes indices seront relus dans l'autre sens.
La question n'est pas : à qui appartient tel ou tel tableau ? La question est : pourquoi avons-nous autant besoin que ça appartienne à quelqu'un de grand pour pouvoir en profiter ?
Giorgio Vasari publie ses Vite dei più eccellenti pittori, scultori e architettori (Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes) en 1550, soit 31 ans après la mort de Léonard de Vinci. C'est dans ce livre qu'on trouve la plupart des anecdotes qui constituent aujourd'hui la légende de Léonard : son génie précoce, sa curiosité universelle et son perfectionnisme maladif qui l'empêchait de terminer ses œuvres.
Vasari n'était pas présent en personne. Il collectait des témoignages, des rumeurs, des récits de seconde main. Bref, il construisait une mythologie. Son vrai projet n'était pas tant historique que politique : démontrer que Florence avait produit les plus grands artistes de tous les temps, que l'art italien de la Renaissance représentait le sommet de la civilisation humaine, et que Léonard en était le couronnement.
C'est Vasari qui invente le concept de génie artistique tel qu'on le comprend encore aujourd'hui. Avant lui, un peintre était un artisan. Après lui, certains peintres deviennent des êtres d'exception dont l'œuvre porte la marque d'une intelligence supérieure, d'une inspiration divine même.
Ce cadre mental n'a pas disparu. Il structure encore entièrement notre façon d'attribuer et de valoriser des oeuvres d'art . Quand un musée accroche un tableau et écrit "Léonard de Vinci" à côté, il perpétue un récit que Vasari a commencé à écrire il y a 500 ans. Un récit qui a ses règles narratives comme par exemple celle du génie solitaire, un peu torturé qui reçoit son inspiration de manière quasi transcendante. Ah c'est beau. C'est beau. Mais ça n'existe pas ça Monsieur.
Il existe une méthode d'attribution des œuvres d'art appelée le morellisme, du nom de Giovanni Morelli, médecin et historien d'art du XIXe siècle. Le principe : identifier l'auteur d'un tableau en observant les détails secondaires que le peintre reproduit machinalement sans y penser, les oreilles, les mains, les ongles, les plis des vêtements. Ces détails, contrairement aux éléments principaux, ne sont pas contrôlés par la volonté consciente du peintre. Ils révèlent sa "signature" inconsciente.
C'est séduisant. C'est présenté comme scientifique. C'est la promesse que l'œil exercé du spécialiste peut atteindre une vérité objective que les documents écrits ne fournissent pas.
Sauf que l'œil, expert ou pas reste un œil humain. Et l'humain peut se déclarer spécialsite s'il le veut, son premier domaine d'expertise reste quand même l'erreur. Il a toujours ses biais, ses désirs, ses intérêts. Un expert qui examine L'Annonciation en sachant que "trouver un Léonard" serait une découverte historique majeure n'est pas dans les meilleures conditions pour être objectif. Il ne ment pas. Il cherche, sincèrement. Mais il cherche ce qu'il espère trouver, comme tout être humain.
Ce n'est pas une critique de l'histoire de l'art (en vérité, si, un peu). C'est un constat sur la condition humaine (c'est beau hein ?). On aime penser que la méthode scientifique nous protège de nos propres biais. Que les rayons X et les études en double aveugle nous permettent d'atteindre la vérité avec un grand V. Ce qu'on a vu avec L'Annonciation, c'est que la science, aussi rigoureuse soit-elle, a toujours besoin d'hypothèses. Et les hommes adorent les belles histoires au point souvent de choisir leurs hypothèses en conséquence.
C'est la question que cette collection laisse ouverte. Elle est assez profonde si vous vous y attardez un peu. Elle mérite d'être retournée dans tous les sens (la question hein).
Si l'attribution d'une œuvre transforme radicalement notre façon de la percevoir, si un nom change l'émotion ressentie indépendamment de la qualité intrinsèque de la peinture, alors combien d'œuvres magnifiques dorment dans des réserves de musée sous un nom d'atelier sans que personne ne s'y arrête ? Combien de tableaux de "suiveurs", de "disciples", d'"ateliers de" sont en réalité des œuvres majeures qu'on n'a jamais vraiment regardées parce qu'elles n'avaient pas le bon nom affiché à côté ?
Et dans l'autre sens : combien d'œuvres médiocres sont contemplées avec émotion par des millions de visiteurs uniquement parce qu'elles portent un grand nom ? Et même pire combien d'œuvres de faussaires qui imitent le style d'un des grands noms de l'histoire de l'art sont aujourd'hui faussement attribuées et encensées en conséquence ?
Ce n'est pas du cynisme que je fais là (bon, si, un peu, vous commencez à comprendre). C'est surtout une invitation à regarder un tableau avant d'en lire l'étiquette. Ressentir avant de savoir. Et surtout se demander si l'émotion qu'on ressent appartient à l'œuvre ou au récit qu'on a construit autour.
C'est probablement l'exercice le plus difficile qu'un amateur d'art puisse faire. Et le plus honnête. Bonne chance.
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