Le paradoxe de la barque

Le paradoxe de la barque

Vous avez vu un détail caché !

Dans ma dernière vidéo sur l'Île des morts, je n'ai pas parlé une seule seconde de la direction du bateau. En fait c'est tout simplement parce que ça me paraissait évident. Je veux dire regardez la composition, l'oeil est attiré vers le centre, c'est le point focal du tableau. La barque va vers l'île, c'est absolument sur ! Et puis même au niveau du sens : le passeur qui amène un mort vers sa dernière demeure. Le cercueil est posé, la figure blanche énigmatique regarde en direction de l'île. Aucune question à se poser

Et puis j'ai commencé à recevoir des commentaires sous ma vidéo. Plusieurs personnes, indépendamment, faisaient la même remarque. Quelque chose du genre : "Mais regarde le rameur, il est forcément dos à la proue, on rame toujours mieux en tirant vers soi, donc il rame dans l'autre sens, la barque s'éloigne de l'île."

Alors j'ai regardé. Et là bah ... le malaise. Je crois qu'ils ont raison. Je veux dire ma carrière en aviron se résume à un trimestre de cours de sport à l'école primaire mais y'a pas à dire, je m'en souviens, on ramait dos à notre cap ! 

Je suis même allé voir des vidéos de barque sur YouTube (oui oui j'enquête moi messieurs dames), et dans quasi 100% des cas, le rameur est en sens inverse. Or le rameur (ou la rameuse selon les version) de Böcklin fait face à l'île. Donc s'il rame normalement, il propulse la barque au large de l'île. Et si on regarde bien, la position du corps et l'orientation des rames indiquent bel et bien un départ de l'île. 

Sauf que. Regardez le sillage derrière la barque. Oui les petites vagues qui se forment autour d'un bateau. Elles sont pas visibles dans toutes les versions mais si je vous mets la 3ème version :

Là d'un seul coup c'est moins clair. Ou plutôt c'est clair mais à l'inverse ! Les rides sur l'eau suggèrent un mouvement de l'embarcation en direction de l'île.

Et cette lecture va de pair avec tous les signaux de la composition qui attire le regard vers l'intérieur de l'île. La figure blanche debout est aussi tournée vers l'île. La grosse masse noire de cyprès semble dominante au milieu. Tout semble construit dans ce tableau pour aller vers le centre donc ce serait logique que le seul objet en mouvement sur cette image aille dans ce sens. 

Mais bon, maintenant que vous me l'aviez fait remarqué, je ne pouvais pas me sortir de la tête la position du rameur. À la limite, Böcklin aurait fait ça sur une seule version pourquoi pas mais d'avoir répété cette "erreur" 6 fois, avec plusieurs années d'écart ça devient volontaire. Et une erreur volontaire ça cache un message non ? 

Un tableau qui dit deux choses opposées en même temps. Je ne savais plus quoi penser. (Et croyez-moi c'est frustrant quand vous avez fait une vidéo entière sur un tableau en ratant peut-être son détail le plus troublant.

Alors j'ai fait ce que toute personne saine d'esprit aurait fait à ma place : j'ai sacrifié un après-midi d'été à fouiller Internet pour trouver des sources qui parlent de ce paradoxe

Enquête exclusive

Première étape, le terrain :

Savoir si je suis le seul à me poser la question. J'ai donc lancé un sondage sur la chaîne. Plus de 500 votes. Résultat : 84% voient la barque arriver, 17% la voient partir. La grande majorité voit ce que j'avais vu au premier regard : un bateau qui s'apprête à accoster sur l'île des morts. Une minorité voit la mécanique de la rame.

C'est déjà un résultat intéressant en soi. Parce que ça veut dire qu'une écrasante majorité de gens projette une arrivée sur un tableau en fonction des indices visuels généraux comme la composition plutôt que sur la mécanique spécifique de la rame. Pourtant vous le voyez, j'avais bien mis les images zoomées sur la barque ! Peut être qu'il n'y a que 16% de gens de mon audience qui ont fait de l'aviron, un tour romantique en barque ou même du rameur à la salle de sport, mais je ne veux pas y croire ! 

Deuxième étape, la recherche : 

La recherche. Je cherche, je lis, je scrolle tous les commentaires ou presque de la vidéo d'ALT 236, je m'aide de l'IA pour fouiller les recoins d'Internet et ... Rien. Je suis très surpris mais personne ne parle de ce paradoxe ! Tous les grands musées décrivent tranquillement un bateau qui accoste, sans jamais relever l'incohérence. Toutes les analyses et les articles de vulgarisation c'est pareil : le passeur amène un mort vers l'île et c'est tout. 

Je trouve un seul tout petit endroit qui mentionne quand même un doute. Une note de bas de page sur l'article Wikipédia en anglais :

En gros ça dit à peu près ce que je dis depuis le début : le fait que la barque arrive et ne parte pas est une supposition, le rameur semble positionné pour s'éloigner du rivage. Et cette note cite un nom comme source, un historien de l'art allemand : Hubert Locher, dans un article de 2004.

Enfin une piste ! Le seul spécialiste qui semblait avoir vu ce que vous avez vu.

Donc retrouvé son article. Dix pages, en allemand, dans une revue universitaire. Parfait j'ai fait LV2 espagnol. Ce qui veut dire que si c'était en espagnol, je n'aurais rien compris non plus. Ouais faut pas trop m'en demander non plus.

Heureusement la barrière de la langue écrite n'en est plus une en big 2026 avec tous les outils à notre disposition (Merci Claude) , j'ai donc tout traduit, pour voir ce que ce sacré Hubert allait bien pouvoir me raconter sur ce paradoxe avec son expertise d'historien de l'art ! 

Troisième étape, la découverte :

C'est parti pour l'analyse du professionnel. Ah bah non. Parce qu'en fait il ne parle absolument pas de la direction de la barque ... Le lien sur la page Wikipedia n'avait rien à voir avec la petite phrase qui lui était associée ! Comme quoi, il faut toujours vérifier par soi même ...

Forcément, grosse déception. Notre bon Hubert écrit noir sur blanc que la barque "se meut vers la baie rocheuse sombre au centre de l'image".

Donc voilà où j'en étais. Mon observation ne venait pas d'un spécialiste. Elle ne venait de personne, en fait. Ni les musées, ni les experts, ni même la source Wikipedia n'avaient jugé bon de s'arrêter sur cette contradiction que 16% de mes abonnés et moi-même trouvions pourtant si flagrante.

Alors par dépit, je l'ai quand même lu cet article et même si Hubert Locher ne parle pas du rameur, son article m'a quand même donné quelque chose.

Déjà j'étais très content car son article mentionne tous les points que j'avais moi même abordé dans ma vidéo : la fascination de Salvador Dali, l'interprétation d'Hitler, le changement de titre du marchand, la volonté de la veuve ... tout y est

Mais en plus de ça, Locher s'appuie sur les propres mots de Böcklin, rapportés par ses contemporains. Apparemment Böcklin parle de la "Rechnung" de ses tableaux. c'est à dire le calcul. On pourrait penser en regardant l'île des morts que c'est un tableau qui est né d'une inspiration soudaine un matin après un cauchemar ou un rêve mouvementé. Mais en fait ce n'est absolument pas le cas ! 

Chaque élément de la composition est positionné pour produire un effet psychologique précis sur le spectateur.

Le mot qu'il utilise c'est "Stimmung" qui veut dire "ambiance". Evidemment pas l'ambiance au sens décoration d'intérieur mais plutôt l'emprise qu'une image exerce sur son spectateur sans qu'il puisse s'en détacher.

Pour Böcklin, cette Stimmung était quelque chose que le peintre devait saisir et maîtriser par le calcul formel du tableau. C'est de la responsabilité de l'artiste de réfléchir à précisément à sa composition. 

Et c'est là que j'ai compris. 

Si Böcklin calcule chaque élément de ses tableaux pour produire un effet psychologique précis, alors il a calculé la position du rameur. Six versions du même tableau, plusieurs années d'écart, et à chaque fois le rameur est dans la même position. Face à l'île.

Donc soit il ne sait pas comment on rame (peu probable pour un type qui a vécu la moitié de sa vie en Italie entre des ports et des lacs), soit il rame en poussant plutôt qu'en tirant (quel genre d'homme fait ça ?) soit ... c'est fait exprès.

Reste à savoir : Pourquoi ? 

Quatrième étape, l'interprétation : 

La conclusion de l'article de notre ami Hubert Locher qui nous a fait faux bond sur la barque est sans appel : la volonté de Böcklin était de ne pas raconter d'histoire précise et de laisser toutes les interprétations ouvertes

Selon lui c'est ça qui a créé la fascination autour de ce tableau, qui a fait que cette image a traversé l'Europe, et que des hommes avec des projets très opposés comme Sigmund Freud, Hitler ou Salvador Dali y ont vu des choses différentes. 

C'est effectivement la même conclusion que j'avais tiré dans ma vidéo (oui je me jette des fleurs il faut parfois)et je crois que ce paradoxe du rameur renforce cette interprétation. 

Si la barque arrivait clairement, sans aucune ambiguïté, le tableau nous raconterait une histoire. Un mort transporté vers sa dernière demeure, un voyage avec un départ et une destination. Si la barque partait clairement,  ce serait une autre histoire ... mais une histoire quand même. Un récit que l'esprit peut classer et refermer.

Mais si la barque fait les deux en même temps, on est coincé.

Notre œil est happé vers le centre par toute la composition : la symétrie des rochers, les cyprès qui fonctionnent comme un aimant vertical, le sillage sur l'eau qui pointe vers l'intérieur. Tout converge vers ce trou sombre de cyprès entre les falaises. Et pendant ce temps-là, notre cerveau résiste. Au moins un peu. Parce qu'il a vu les rames et qu'il sait comment fonctionne une barque.

Ces deux lectures ne peuvent pas se résoudre.

Je pense que c'est ça, la Stimmung. Au delà d'une "ambiance" ou d'une "humeur" si on traduit littéralement, c'est surtout un piège, si on traduit avec le filtre Böcklin.

Son tableau nous enferme dans une image dont nous n'arrivons pas à sortir. Et la position du rameur, ce détail que 16% de mes abonnés ont repéré et que 0 historien de l'art n'a jugé bon de relever, pourrait bien être la pièce la plus finement calculée de toute cette machinerie psychologique. 

Le rameur face à l'île, c'est le petit grain de sable dans cette mécanique bien huilée qui empêche la composition de se refermer. Et pour un peintre qui calculait chaque détail, je ne vois pas comment ça peut être un accident. 

Mes abonnés avaient raison. Le rameur rame dans le mauvais sens. Et les 84% qui voyaient la barque arriver sur l'île avaient raison aussi. Tout le monde a raison (moi y compris, même si j'ai quand même raté ça dans ma propre vidéo !) et c'est exactement pour ça que personne n'a décroché de ce tableau depuis 145 ans.

 

Merci de m'avoir lu ! Pour afficher ce mystérieux tableau de l'île des morts chez vous et soutenir mon travail par la même occasion, c'est ici

Nicolas - Fondateur de Melanchromia

Retour au blog

3 commentaires

« Seems the world’s a big spring trap and us in it » Hazel dans « La Renarde » (1950) de Michael Powell & Emeric Pressburger

jean marc

Dans le passage… Certaine âmes arrivent, d’autre reparte….il serait presque tentant de se retenir de mourir et de ramer à contresens…. Mais aussi fuir cette île pour retourner chez les vivants….

Merci pour votre travail.

Un peintre

Raymond

Ce tableau est issu d’un rêve, donc la physique et les mouvements de l’eau ne fonctionnent pas de la même manière dans ce monde. 🤣 Sinon, très bonne analyse ! l’un de mes YouTubeurs préférés du moment.

Anold

Laisser un commentaire