Collection: Le Cycle de la Mort

Toutes les versions du tableau qui a fasciné l'Europe.

Arnold Böcklin a peint 5 versions de cette composition : une île de rochers imposants, une masse de cyprès sombres percent le ciel, une barque qui s'approche avec une figure blanche et ce qui ressemble à un cercueil.

Ce cycle est le chef d'oeuvre d'un homme qui a tellement cotoyé la mort qu'il a décidé de lui donner sa vie.

Chaque version est légèrement différente. Les couleurs changent, les proportions évoluent, l'atmosphère s'éclaircit puis s'assombrit à nouveau. On dirait que l'artiste cherchait quelque chose qu'il n'arrive pas tout à fait à formuler. Quelle est la meilleure version selon vous ?

Böcklin n'a jamais voulu appeler ce tableau "L'Île des morts". Quand son marchand berlinois lui a proposé ce nom pour le commercialiser, il a accepté sans grande conviction. Lui l'appelait parfois "un tableau pour rêver". Une formulation beaucoup plus juste, qui dit quelque chose que le titre commercial efface complètement et qui semble parfaitement correspondre à ce paysage onirique que beaucoup disent avoir déjà vu en dormant.

La première version n'était destinée à personne en particulier. Böcklin l'a peinte pour lui-même, sans commande. C'est une Allemande récemment veuve, Marie Berna, qui a vu le tableau dans l'atelier du peintre et a demandé une version avec un cercueil blanc, pour représenter son mari mort.

Böcklin a accepté. Et c'est cette deuxième version, avec ce cercueil blanc clairement visible dans la barque, qui a traversé le temps. Après ça, le peintre modifie sa première version pour y intégrer la barque et toutes les versions qui suivent la feront apparaître, comme une évidence.

Sans Marie Berna et son deuil personnel, "L'Île des morts" serait peut-être restée ce qu'elle était au départ : une île mystérieuse, sans aucune barque sur l'eau. La commande d'une cliente en deuil a donc transformé un paysage de rêve en un paysage de mort.

Et l'allégorie mortuaire est devenue l'image la plus reproduite de la peinture symboliste européenne. Comme quoi, la création d'un chef d'oeuvre tient parfois à pas grand chose.

Il y a quelque chose d'étrange dans la liste des gens qui ont possédé une reproduction de ce tableau.

  • Sigmund Freud, le père de la psychanalise, avait une copie dans son cabinet de Vienne.
  • Adolf Hitler en possédait l'originale de la troisième version.
  • Lénine avait une reproduction chez lui
  • Rachmaninov a composé en 1909 une suite symphonique entière inspirée par la gravure en noir et blanc.

Ces gens n'avaient rien en commun, si ce n'est que cette image les a tous touchés. C'est une image qui active quelque chose de profond dans l'imaginaire de toute sorte d'hommes. Böcklin a réussi à trouver une fréquence à laquelle beaucoup d'esprits très différents résonnaient.

En 1934, Salvador Dalí expose à Paris plusieurs œuvres intitulées "obsession reconstitutive d'après Böcklin". Il en a peint au moins trois variantes, chacune explorant un angle différent de la composition originale.

D'après Dalí, ce qui rend ce tableau insaisissable c'est qu'il représente la mort mais qu'il ne crée aucune agitation spatiale. Tout est trop calme. Trop stable La mort, ici, est une destination tranquille vers laquelle on s'avance lentement, à la rame.

Dalí a grandi avec des reproductions de ce tableau. Il peignait ses réinterprétations à partir d'images imprimées. L'île des morts a influencé deux générations d'artistes majeurs sans qu'aucun d'eux n'ait vu l'original. C'est peut-être ça, la vraie nature d'une image mythique : elle se transmet quelque soit le support.

La troisième version a été peinte en 1883 pour le galeriste Fritz Gurlitt, qui vendait les œuvres de Böcklin. Sauf que lui, c'est un businessman dans l'âme et il a compris immédiatement l'énorme potentiel commercial du tableau. C'est pour ça qu'il lui donne son titre "L'île des morts", un bon nom bien accrocheur pour attirer l'attention et faire vendre.

Il fait graver et reproduire le tableau et lance un véritable business de reproductions autour de cette image. Le succès considérable de ce tableau a fait qu'on trouvait sa reproduction en chromolithographie dans tous les intérieurs bourgeois allemands. Le satiriste Hansi s'en est même moqué en publiant une légende cinglante sur sa reproduction : "cadre compris 1 mark 50."

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La diffusion de masse de cette image dans l'Europe du début du 19ème siècle l'a transformée en un motif familier que tout le monde reconnaît sans que personne n'ait besoin de l'expliquer. C'est peut-être la définition la plus honnête d'une icône. Et c'est aussi exactement ce que fait Melanchromia. Redonner du sens à des images et vous encourager à s'en approprier des reproductions pour remettre de l'art dans votre quotidien. La boucle est bouclée.

Les cinq versions ne sont pas des copies identiques. Böcklin les a toutes peintes légèrement différemment.

  • La première (1880, aujourd'hui au musée Kunstmuseum de Bâle) est la moins imposant.
  • La deuxième (commandée par Marie Berna, aujourd'hui à New York) lui ressemble beaucoup mais la lumière crépusculaire est légèrement accentuée.
  • La troisième (1883, Alte Nationalgalerie, Berlin) est la plus connue et la plus reproduite. C'est celle que Böcklin préférait, avec des cyprès plus hauts et une lumière plus froide. Il y a rajouté ses initiales (difficiles à repérer !)
  • La quatrième a été peinte pour l'Empereur Guillaume II et a été détruite pendant la Seconde Guerre Mondiale
  • La cinquième (1886, Museum der bildenden Künste, Leipzig) est la plus lugubre. Les couleurs ont viré au gris, l'atmosphère s'est alourdie et la figure blanche est voutée vers l'avant.

Et puis il y a la version de l'Hermitage que Böcklin n'a pas eu le temps de terminer avant de mourir. Une île des morts abandonnée en route que son fils a terminé pour parachever le chef d'oeuvre de son père. C'est peut-être la plus honnête de toutes.