Collection: Caravage
Véritable maître du clair-obscur, fondateur d'une école après sa mort, vivant des années en exil et des sicèles dans l'oubli. Un artiste à part. (1571 - 1610)
Le 28 mai 1606, sur un terrain de jeu de paume romain, un peintre transperce l'artère fémorale d'un homme avec son épée et le laisse se vider de son sang. Ce peintre, c'est Caravage, et cet épisode n'est ni le premier ni le dernier de sa longue liste d'affaires judiciaires. On compte au moins 11 procès dans sa biographie, pour des motifs allant du port d'armes illégal à l'agression au couteau, en passant par un plat d'artichauts lancé au visage d'un serveur (oui oui vraiment). La légende du génie torturé, dans son cas, n'a même pas besoin d'être exagérée. Sauf qu'il se torturait autant lui même que les autres le bougre.
Ce qui est intéressant au delà de la violence de son existence en elle-même, c'est la manière dont elle s'articule avec son travail. L'homme qui peignait certaines des scènes religieuses les plus bouleversantes de son époque recrutait ses modèles parmi les prostituées, les mendiants et les criminels qu'il croisait dans les rues de Rome. Evidemment il s'est exposé à des scandales auprès de ses commanditaires religieux qui refusaient parfois purement et simplement les toiles qu'il leur livrait.
Je ne pense pas qu'il faille romantiser cette violence pour comprendre la peinture de Caravage (surtout pas les artichauts). Mais je ne crois pas non plus qu'on puisse l'ignorer complètement. Les deux versants de cet homme, le criminel récidiviste et le peintre qui réinvente la lumière sacrée, ont coexisté jusqu'au bout, sans que l'un n'efface jamais l'autre.
Le soir du 28 mai 1606, Caravage affronte Ranuccio Tomassoni sur le terrain de jeu de paume de l'ambassade de France à Rome. Au cours de l'affrontement, Caravage transperce l'artère fémorale de son adversaire, qui meurt d'hémorragie. Les raisons exactes de cette confrontation restent débattués par les historiens : certains évoquent un désaccord sportif autour de la partie de jeu de paume en elle-même, d'autres une rivalité amoureuse autour de Fillide Melandroni, prostituée connue de Rome qui avait posé pour plusieurs tableaux importants de Caravage, et dont Tomassoni était le souteneur. Quoi qu'il en soit, affrontement il y a eu. Mort il y a eu.
Le pape prononce contre lui une condamnation à mort, et Caravage doit fuir Rome pour rester en vie. Cet épisode, aussi spectaculaire soit-il, ne sort pas de nulle part. Dans la France de 2026 on dirait que Caravage est un récidiviste. Multi-récidiviste même ! Il avait déjà comparu devant la justice à au moins onze reprises auparavant, pour des affaires toutes plus variées et loufoques les unes que les autres. Le meurtre de 1606 constitue donc l'aboutissement d'un schéma de violence déjà bien installé chez cet artiste.
Caravage choisissait fréquemment ses modèles parmi les mendiants, les criminels et les prostituées qu'il rencontrait dans Rome. C'est difficile de vous rendre compte de l'audace d'un tel choix que notre modernité pourrait toléré sous couvert de "volonté artistique". Mais dans la Rome du 16ème siècle c'est une toute autre histoire !
Pour son tableau La Mort de la Vierge, il aurait utilisé le corps d'une prostituée repêchée dans le Tibre comme modèle de la Vierge Marie. L'œuvre fut rapidement retirée de la vue du public, en partie parce que Caravage y représentait Marie et les apôtres comme des réfugiés ordinaires plutôt que comme des figures nobles et idéalisées.
Son tableau L'Inspiration de saint Matthieu fut rejeté par l'Église et dut être entièrement repeint, en grande partie parce que l'ange y apparaissait sensuel et presque adolescent, et que les pieds nus et les jambes croisées du saint lui donnaient une allure jugée commune, scandaleuse pour l'époque.
Le Caravage imposait donc une vision du sacré incarné dans des corps réels, souvent marginaux, que l'institution religieuse de son temps avait le plus grand mal à accepter. On peut le comprendre d'ailleurs vu le contexte, disons houleux, des guerres de religion de l'époque.
En 1608, Caravage parvient à se faire admettre dans l'ordre des chevaliers de Malte, statut prestigieux qui aurait pu, en théorie, lui offrir une forme de protection après son meurtre. Mais le bougre ne va pas tenir bien longtemps : moins de trois mois après son adoubement, il se trouve impliqué dans une violente altercation au domicile d'un frère de l'ordre. Il blesse alors gravement l'un des chevaliers hospitaliers. Bravo, remarquable coup, le voilà qui aggrave son cas et cette fois ci il est arrêté. Mais nouveau plot twist, il parvient à s'évader de la prison du fort Saint-Ange et à embarquer pour la Sicile avant son procès.
L'ordre le déclare en fuite et coupable de haute trahison. Il est expulsé formellement en novembre 1608 et dégradé de son titre de chevalier. Il est même qualifié de "membre corrompu et putride de l'institution". C'est fort (mais ça a pas l'air faux).
En octobre 1609, alors qu'il se trouve à Naples, des hommes probablement payés par le chevalier qu'il avait blessé l'attaquent et lui défigurent le visage. Caravage peindra ensuite une Salomé tenant la tête tranchée de saint Jean-Baptiste, en donnant à cette tête coupée ses propres traits. Il envoie le tableau au grand maître de l'ordre comme un geste de regret en vue d'obtenir son pardon. Refusé. Faire un dessin pour se faire pardonner, ça ne marche pas après l'âge de 5 ans voyons.
En 2010, des scientifiques italiens annoncent avoir identifié, avec un degré de confiance d'environ 85 % établi par datation au carbone et analyses génétiques, un squelette retrouvé à Porto Ercole comme étant celui de Caravage. Ces ossements présentent une concentration élevée de plomb, ce que Vinceti attribue à l'exposition du peintre à ses propres pigments, réputé pour sa négligence dans leur manipulation.
Des recherches plus récentes, publiées en 2018 dans la revue médicale The Lancet, ont toutefois nuancé ce diagnostic : les mêmes ossements présentaient des traces de la bactérie Staphylococcus aureus, suggérant que la cause réelle du décès pourrait être une infection consécutive à une blessure non soignée, peut-être contractée lors d'une rixe.
En réalité, l'identification même de ces ossements comme appartenant à Caravage reste, à ce jour, probable mais non certaine à cent pour cent. La cause précise de sa mort, à seulement 38 ans, continue de faire l'objet d'un débat scientifique toujours ouvert.
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