Collection: Caspar David Friedrich

Fondateur du romantisme allemand. Pionnier du Rückenfigur. Un artiste de la mélancolie et de la solitude. (1774-1830)

Un enfant tombe à travers la glace d'un fossé gelé. Son frère plonge pour le sauver, et c'est lui qui se noie. L'enfant qui survit s'appelle Caspar David Friedrich, il a 13 ans, et il passera le reste de sa vie à peindre des figures minuscules, dos tourné, face à des étendues glaçantes, des ruines et des cimetières. On peut résumer toute une carrière de peintre en une phrase pareille. Ce serait à la fois vrai et terriblement insuffisant.

Friedrich n'est pas seulement l'homme d'un seul tableau, le Voyageur contemplant une mer de nuages, devenu depuis une image générique du romantisme allemand reproduite sur d'innombrables couvertures de livres sans qu'on se souvienne toujours de qui l'a peinte. C'est un homme qui a perdu sa mère à 7 ans, une sœur l'année suivante, son frère à 13 ans, et qui a traversé ensuite plusieurs épisodes dépressifs documentés tout au long de sa vie adulte, avant de mourir pauvre et presque oublié.

Sa mort est toute aussi accidentée que sa vie aussi étrange que cette phrase puisse paraître. Tombé dans un oubli quasi total à sa mort en 1840, redécouvert au début du XXe siècle, puis récupéré dans les années 1930 par une propagande nazie qui voyait dans ses paysages une célébration du sol et du sang allemands, Friedrich a dû attendre les années 1970 pour retrouver, dans le monde entier, la place qu'on lui reconnaît aujourd'hui.

Ce que je trouve le plus intéressant, dans cette trajectoire, c'est la facilité avec laquelle une œuvre née d'un deuil personnel a pu être annexée, un siècle plus tard, par une idéologie qui n'avait strictement rien à voir avec les raisons pour lesquelles elle avait été peinte. La récupération politique on appelle ça. On peut en sourire. Mais moins quand c'est Hitler qui le fait.

En 1787, alors qu'il patine sur un fossé gelé près de sa ville natale de Greifswald, le jeune Caspar David Friedrich, 13 ans, passe à travers la glace. Son frère Johann Christoffer plonge pour le secourir. Caspar parvient à sortir de l'eau et se hisser sur la glace. Mais son frère, en l'aidant, tombe à l'eau. Et il ne peut rien faire pour le sauver. Il est contraint de le regarder se noyer sous ses yeux. Bonjour traumatisme. L'épisode s'inscrit en + dans une enfance déjà marquée par le deuil : sa mère meurt quand il a sept ans, une sœur l'année suivante, une autre sœur plus tard encore.

Plusieurs historiens de l'art relient directement ce traumatisme à la place centrale qu'occuperont, dans son œuvre adulte, les thèmes du froid, de la glace, des cimetières et des figures solitaires tournant le dos au spectateur. La culpabilité du survivant semble l'avoir accompagné toute sa carrière, ressurgissant régulièrement dans des compositions consacrées à la mort, encore des années après cet événement tragique.

Une étude pathographique publiée par des chercheurs en psychiatrie a tenté de reconstituer, à partir des sources biographiques disponibles, les épisodes dépressifs traversés par Friedrich tout au long de sa vie adulte : un premier épisode en 1799, puis d'autres entre 1803 et 1805, vers 1813-1814, à nouveau en 1816, et un dernier, particulièrement long, de 1824 à 1826. Cette dernière période coïncide d'ailleurs avec un changement perceptible dans sa peinture, où les couleurs deviennent nettement plus sombres et étouffées.

À partir de 1820, plusieurs de ses proches le décrivent comme vivant presque en ermite. L'un de ses amirs ira même jusqu'à le qualifier du "plus solitaire des solitaires".

Il développe, dans ses dernières années, une suspicion envers son entourage, y compris envers sa propre femme, qu'il accuse à tort d'infidélité. Cette information sur sa santé mentale reste reconstruite a posteriori (et vous savez que je n'aime pas ça !) par des chercheurs contemporains, à partir de documents d'époque. Mais la cohérence du tableau clinique, recoupée par plusieurs sources indépendantes, en fait l'une des explications les mieux documentées de l'évolution de son style et de sa vie elle même.

Les quinze dernières années de la vie de Friedrich voient sa réputation, ou plutôt le semblant de notoriété qu'il avait réussi à construire, s'effondrer presque entièrement. Le romantisme, le mouvement artistique dont il avait été l'une des figures les plus singulières, passe de mode, et on en vient à le considérer comme un excentrique mélancolique, dépassé par son époque.

En juin 1835, il subit une attaque qui le paralyse partiellement. Son activité est réduite à de simples dessins. Une seconde attaque suivra avant sa mort en mai 1840 dans une pauvreté quasi totale.

Ce contraste entre la postérité actuelle de Friedrich, aujourd'hui l'un des noms les plus reconnus de la peinture romantique européenne, et la misère matérielle et symbolique de ses dernières années, mérite d'être rappelé. C'est le grand paradoxe qui frappe bon nombre d'artistes de l'Histoire qui n'on tjamais pu voir de leur vivant l'étendue de l'influence de leurs œuvres sur le monde.

L'homme qui a peint certaines des images les plus reproduites de l'histoire de l'art occidental est mort convaincu d'avoir été oublié par son temps.

Au tournant du XXe siècle, l'historien de l'art norvégien Andreas Aubert redécouvre l'œuvre de Friedrich et commence ce qui deviendra plus tard l'étude moderne de sa peinture. Mais cette résurrection soudaine s'accompagne rapidement d'une dérive : dans les années 1930, les paysages de Friedrich sont récupérés par la propagande national-socialiste, qui y voit une célébration du sol et du sang allemands, une idéologie connue sous le nom de Blut und Boden.

Hitler comptait Friedrich parmi ses peintres romantiques préférés et Friedrich, mort depuis des décennies, ne pouvait pas y faire grand chose. Sauf que forcément, avoir un tel admirateur va durablement compromettre la réputation du peintre après la Seconde Guerre mondiale. Les musées et les chercheurs ont préféré s'en tenir à distance pendant plusieurs dizaines d'années.

Il faudra attendre les années 1970 pour qu'un regain d'intérêt international, débarrassé de cette charge idéologique difficile à supporter, restitue à Friedrich la place qui lui revenait. C'est à dire celle d'un peintre du deuil personnel, de la solitude individuelle, et de la Nature, sans aucun rapport avec le nationalisme qu'on lui avait plaqué. Hitler a détruit bien des choses, mais pas Friedrich !

Voici la question que je pose cette fois. Bon, pour le coup, elle est facile. Donc je ne dirai rien de plus.