Collection: Diptyque des deux infinis

La mort et l'insignifiance de la vie. L'une en dessous de l'autre.

Un homme a regardé un tableau si vide qu'il a écrit que "ses paupières venaient d'être arrachées". Ce n'est pas une exagération romantique de ma part : c'est exactement ce qu'a ressenti l'écrivain allemand Heinrich von Kleist en 1810, devant une toile de Caspar David Friedrich représentant un moine minuscule, seul face à une mer et un ciel presque entièrement vides. Ce tableau c'est Le Moine au bord de la mer. Il a un compagnon, L'Abbaye dans une forêt de chênes, et les deux toiles ont été pensées, dès le départ, pour être accrochées l'une au-dessus de l'autre.

Ce diptyque met en scène deux versions du vertige devant l'infini. En haut, l'infini horizontal : une étendue de sable, d'eau et de ciel dénuée de repères. En bas, l'infini vertical et funèbre : des arbres squelettiques, des ruines gothiques, un cortège funéraire à peine discernable qui s'avance vers une tombe ouverte. Le ciel sans limites au-dessus, la terre et la mort en dessous.

En octobre 1810, lorsque ces deux tableaux sont exposés ensemble à l'Académie de Berlin, Le Moine au bord de la mer provoque une controverse immédiate. L'écrivain Heinrich von Kleist écrit un article dans son journal pour répondre aux critiques adressées à ce diptyque que beaucoup d'observateurs juge "pâle et morne".

Kleist y décrit une expérience de spectateur proprement vertigineuse. Selon lui, la monotonie et l'absence totale de limites de cette toile sont telles qu'elle ne possède aucun premier plan. C'est le cadre lui même qui sert de premier plan. Une observation assez étonnante mais moins que la suivante : il dit que contempler ce tableau revient à avoir les paupières arrachées. C'est un peu fort mais en regardant, on comprend ce qu'il veut dire. On est tout simplement incapable de détourner le regard de cette étendue qui ne s'arrête nulle part. Il y a un effet magnétique indéniable.

Ce commentaire est devenu depuis l'un des textes les plus cités de toute l'histoire de la critique romantique allemande. Il capture mieux que n'importe quelle analyse technique l'effet quasiment physique que ce vide produit sur le spectateur.

Malgré, (ou peut-être grâce à ?) la petite controverse suscitée par l'article de Kleist, le diptyque trouve immédiatement un acquéreur de poids : le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, qui achète les deux toiles dès la fin de l'exposition de 1810. La même année, l'Académie des arts de Berlin nomme Friedrich parmi ses membres.

L'œuvre la plus radicalement vide de son époque a donc connu, presque simultanément, le rejet critique d'une partie du public et la consécration institutionnelle la plus élevée qu'un artiste pouvait espérer obtenir. Un paradoxe pas si étonnant quand on y pense, tant ses 2 reconnaissances sont difficiles à obtenir en même temps.

Les deux tableaux passeront ensuite de la collection royale à la Fondation des châteaux et jardins prussiens en 1928, puis à la Fondation du patrimoine culturel prussien en 1957, avant de faire l'objet d'une restauration complète entre 2013 et 2016.

Présentés à nouveau ensemble à partir de janvier 2016 à l'Alte Nationalgalerie, ces 2 tableaux attirent plus de 100 000 visiteurs en quelques mois, plus de deux siècles après avoir d'abord déconcerté le public berlinois.

À la demande explicite de l'artiste, lors de l'exposition de 1810, Le Moine fut accroché directement au-dessus de L'Abbaye. C'est assez étrange pour un diptyque d'avoir une disposition verticale. Ce choix transforme une simple paire de tableaux en un dispositif lire de haut en bas : l'immensité marine et céleste d'abord, la terre, les ruines et le cortège funéraire ensuite.