Collection: Thomas Cole

Le peintre de la nature américaine. (1801 - 1848)

Thomas Cole a grandi en pleine révolution industrielle dans une région d'Angleterre alors traversée par les révoltes luddites, ce mouvement ouvrier qui brisait les machines qu'il jugeait responsables de la misère grandissante. Cole a littéralement grandi à l'intérieur de l'industrialisation, et surtout il l'a vue détruire l'économie de son pays et la stabilité de sa propre famille. En 1818, à l'âge de 17 ans, il décide de migrer vers les États-Unis dans l'espoir d'une vie meilleure.

Cet homme deviendra, une fois installé dans la vallée de l'Hudson, le fondateur de ce qu'on appellera la Hudson River School, le premier mouvement pictural véritablement américain, consacré à la célébration d'une nature sauvage que Cole voyait déjà, de son vivant, menacée par les mêmes forces industrielles qui avaient façonné son enfance anglaise.

Ce qui m'intéresse chez Cole, au delà du peintre de paysages grandioses, c'est l'immigrant économique devenu, par un retournement assez ironique, l'un des premiers défenseurs d'une nature américaine en péril sous l'avancée implacable de l'industrialisation et l'appel alléchant du profit. Peut être aurions nous dû l'écouter ? Ou en tout cas regarder son œuvre. Cette collection est là pour ça.

Thomas Cole grandit à Bolton-le-Moors, près de Manchester, dans une région au cœur de la révolution industrielle anglaise, où il assiste enfant à des incendies d'usines, à des destructions de machines et à des troubles sociaux d'une intensité considérable. Son père, fabricant de lainages, déplace régulièrement la famille à la recherche d'emplois meilleurs, sans jamais vraiment y parvenir. Lorsque l'entreprise paternelle échoue, le jeune Thomas, pourtant passionné de poésie et de musique, est contraint de retourner travailler en usine, où il grave des blocs servant à l'impression de calicots, des tissus de coton colorés.

En 1818, à 17 ans, Thomas embarque avec ses parents et ses trois sœurs depuis Liverpool vers Philadelphie, dans l'espoir d'échapper à une situation économique devenue intenable en Angleterre. L'appel du fameux American Dream est intemporel. Ou presque.

Cole n'est donc pas devenu peintre de la nature américaine par vocation contemplative abstraite : il a grandi au contact direct des effets sociaux et environnementaux les plus violents de l'industrialisation. Une expérience qui n'a rien d'anecdotique dans la formation de sa sensibilité artistique.

Installé dans la vallée de l'Hudson à partir de 1825, Cole observe avec une inquiétude croissante les transformations du paysage qui l'entoure : des tanneries déversent leurs déchets dans la rivière, on extrait par camions entiers (enfin les camions de l'époque soyez induglents j'ai pas le terme exact) de la pierre et du bois, et la demande en bois de chauffage provoque une déforestation massive du bassin versant.

À partir de l'hiver 1835-1836, Cole exprime dans ses écrits une opposition de plus en plus marquée à ces transformations, désignant les promoteurs du chemin de fer comme des "barbares au cœur de cuivre". Dans une lettre, il écrit avec beaucoup d'émotion qu'on abat tous les arbres de la belle vallée qu'il avait si souvent contemplée avec affection (si vous comprenez l'anglais c'est vraiment poignant et ça résonne avec l'actualité je vous conseille cette lecture) .

Il peint le même point de vue sur la rivière Catskill à deux reprises, une première fois avant la construction du chemin de fer, une seconde fois après, en y intégrant délibérément la déforestation et le train polluant qu'il dénonçait. La souche d'arbre coupé devient, dans son vocabulaire pictural et littéraire, le symbole visuel de l'empire industriel en marche qu'il observait avec une défiance croissante. En 2026 sa rivière est toujours aussi belle mais pour combien de temps ?

Malgré ces prises de position très louables en tant que défenseur de la Nature il convient de signaler une tension que les biographies les plus admiratives de Thomas Cole ont tendance à laisser de côté : l'homme qui dénonçait avec tant de constance les ravages de l'industrialisation américaine devait l'essentiel de sa carrière et de sa fortune à des commanditaires directement enrichis par cette même économie en expansion. Des marchands new-yorkais et des industriels prospères qui achetaient ses toiles justement parce qu'elles offraient une vision nostalgique et rassurante de la nature qu'ils contribuaient, par ailleurs, à transformer. Du green washing en quelque sorte. Artistique d'accord mais du green washing quand même.

Certains historiens ont qualifié Cole de "conservateur conservationniste", une formule qui capture bien l'ambiguïté de sa position : il ne remettait pas fondamentalement en cause le système économique dont il dépendait financièrement, mais en déplorait certains effets esthétiques et écologiques visibles sur le territoire qu'il peignait. Et vous savez ce qu'on dit : "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes." (citation apocryphe d'ailleurs, néanmoins intéressante)

Alors je ne pense pas que cette contradiction suffise pour disqualifier la sincérité de ses inquiétudes environnementales. Pas du tout même. Disons qu'elle invite à se méfier d'une lecture trop simple qui ferait de Thomas Cole un précurseur sans ambiguïté de l'écologie contemporaine. Chaque Homme a sa part de paradoxe. Fort heureusement. Qu'est ce qu'on s'ennuierait sinon.

Le 6 février 1848, Thomas Cole assiste à un service religieux matinal avec sa famille. Dans l'après-midi, il se plaint de fatigue, et son état se dégrade rapidement au cours de la nuit suivante, au point qu'on doit appeler un médecin. Il meurt le 11 février 1848 à 20 heures, à l'âge de 47 ans, emporté par une crise de pléurésie qui ne lui laisse que quelques jours entre les premiers symptômes et le décès.

Cette mort soudaine survient alors que Cole avait déjà posé les bases de ce qui deviendrait la Hudson River School, premier mouvement pictural proprement américain consacré au paysage. Sa disparition prématurée laisse la voie libre à une génération de peintres qu'il avait directement formés ou influencés, notamment son élève Frederic Edwin Church. On ne peut pas savoir la direction qu'aurait prise son travail s'il avait vécu encore une ou deux décennies. Surtout que ses inquiétudes environnementales et son style artistique semblaient encore en pleine évolution. Parfois l'Histoire nous prive.

Allez comme d'habitude, voici la question que je trouve la plus intéressante à poser à propos de Thomas Cole.

Cet homme, né dans l'une des villes les plus industrialisées d'Angleterre, ayant grandi au contact direct de la misère ouvrière et des révoltes anti technologiques, a consacré l'essentiel de sa carrière américaine à peindre une nature sauvage qu'il présentait comme menacée et précieuse, une nature qu'il n'avait jamais connue parfaitement intacte.

Je ne suis pas certain qu'on puisse trancher si cette nostalgie environnementale est la conséquence d'une conviction écologique précoce, ou d'une projection des inquiétudes d'un homme qui avait vu dans son enfance son pays natal détruire un mode de vie rural fantasmé.

Comme souvent, les deux explications ne s'excluent pas forcément, et c'est même cette ambiguïté, entre expérience vécue et idéalisation rétrospective, qui donne à la peinture de Cole une tension toujours perceptible, 200 ans plus tard. Profitez-en.