La philosophie artistique du cyprès

La philosophie artistique du cyprès

C'est beau un cyprès vous ne trouvez pas ? Un feuillage dense à la couleur uniforme que l'on peut tailler comme on le souhaite pour lui faire prendre toute sorte de forme. C'est un arbre d'ornement utilisé depuis toujours par les hommes pour habiller leurs espaces verts. C'est la grande silhouette noire et verticale qui ponctue les paysages du Midi, celle qu'on retrouve plantée à l'entrée de ces longues allées poussiéreuses de Toscane, je suis sûr que vous avez quelque part en vous cette image mentale. 

Mais est-ce que vous savez que le cyprès est un arbre qui tire son histoire de la mythologie grecque ?

C'est l'histoire de Cyparisse, un jeune grecque dont le dieu Apollon était amoureux. Il vit sur la petite île de Chios en mer Egée et un jour il reçoit un cerf apprivoisé en cadeau de la part d'Apollon. Cet animal de compagnie devient son fidèle ami. Mais un jour, alors qu'il chasse, il transperce l'animal d'un javelot sans le faire exprès. Cyparisse est inconsolable. Alors il demande aux dieux la faveur de pouvoir pleurer éternellement. Oui ils sont dramatiques ces grecs. 

Son voeu est exaucé et Apollon décide de le transformer en cyprès pour que ses larmes coulent pour toujours. Voilà le mythe fondateur de cet arbre. C'est ce qu'on appelle un mythe étiologique, une histoire inventée pour expliquer pourquoi les choses sont ce qu'elles sont. 

Depuis ce récit mythologique, l'arbre endosse donc une première signification : celle de la vie éternelle. Et ce symbole là est plutôt cohérent biologiquement quand on y pense. Le cyprès est un sempervirent, un persistant : il ne perd jamais ses feuilles, il reste vert toute l'année, il vit très vieux avec toujours des fruits quelque soit la saison. Son bois pourrit très peu et dégage une doucereuse odeur d'encens. Un botaniste vous dira que ce n'est même pas un arbre méditerranéen d'origine : il vient d'Asie, des montagnes de l'Iran, importé bien plus tard (ce qui n'a jamais empêché personne d'en faire le symbole de la Toscane, mais bon l'imaginaire collectif parfois ...).

C'est aussi un bois très utilisé dans la fabrication des cercueils des hauts placés religieux dont notamment les cercueils des papes. Les Égyptiens taillaient leurs sarcophages dans son bois résistant à la pourriture. Et quand le christianisme récupère l'arbre au Moyen Âge pour le planter dans ses cimetières, ce n'est pas pour évoquer la fin. C'est pour rappeler l'espoir de la résurrection et la vie qui ne s'éteint jamais même dans l'au delà.

Bref je blablate mais vous voyez où je veux en venir, le mythe du cyprès s'est construit pendant des siècles sur la notion d'immortalité. Pourtant maintenant on le voit comme « l'arbre des cimetières », condamné à pleurer sur les tombes. On a même des expressions comme « dormir sous un cyprès » (c'est-à-dire être mort) ou « le cyprès, on l'aime mieux de loin que de près » qui font leur apparition. Et tout ça bah c'est encore un coup de l'imaginaire collectif et ça, il suffit de quelques artistes pour l'influencer dans une direction qu'ils choisissent eux mêmes. 

Le détournement du symbole dans l'Art 

Le tableau qui incarne le mieux le cyprès funèbre, c'est surement L'Île des morts de Böcklin. Une barque qui glisse vers un îlot rocheux, une silhouette blanche dressée à l'avant, et au centre exact de la composition, un bosquet de cyprès noirs, serrés, verticaux, et impressionants qui montent comme une masse d'ombre au cœur de l'île.

Le cyprès sert de panneau indicateur vers l'au-delà. Difficile de faire plus efficace comme raccourci visuel. 

Et puis il y a Van Gogh. Le peintre que tout le monde associe aux cyprès, avec ces flammes noires torsadées qui montent en tourbillonnant vers un ciel qui tourne, dans La Nuit étoilée ou dans son Champ de blé avec cyprès. On a construit une lecture toute prête là-dessus et il faut dire qu'elle sonne bien cette histoire : Un homme qui peint obsessionnellement l'arbre des morts, depuis l'asile où il est interné, un an avant de se donner la mort. 

Ça paraît être le symbole idéal : le cyprès de Van Gogh, c'est son présage, sa façon détournée d'exprimer sa mélancolie peut être même un message dissimulé qui présage de son rendez-vous avec la mort qui approche à grand pas et qu'il sent arrivé.

Le problème avec ces histoires toutes faites, c'est quand on peut les vérifier. Et là, pas de bol, c'est la cas, parce que Vincent Van Gogh a eu la bonne idée de nous laisser un magistral corpus de lettres qui retrace quasiment toute son existence. Et notamment ses lubies d'artiste.

Van Gogh et l'obsession du cyprès

Van Gogh écrivait presque tous les jours à son frère Théo, et il y parle précisément de ces arbres. Voilà ce qu'il dit, en juin 1889 (c'est à dire un mois après son internement à l'asile) : « Les cyprès me préoccupent toujours, je voudrais en faire une chose comme les toiles des tournesols. » Les tournesols ont été un grand sujet d'étude et de peinture pour Van Gogh, une obsession d'une partie de sa carrière et il en a tiré un de ses chefs d'oeuvre. Il continue ainsi : « C'est beau, comme lignes et comme proportions, comme un obélisque égyptien. Et le vert est d'une qualité si distinguée. » Et surtout : « C'est la tache noire dans un paysage ensoleillé, mais elle est une des notes noires les plus intéressantes, les plus difficiles à taper juste que je puisse imaginer. »

Si vous faites bien attention au vocabulaire qu'il emploie vous allez remarquer quelque chose. Lignes, proportions, taches, notes justes. C'est le champ lexical de la technique, celui d'un peintre au travail, qui bute sur un problème de composition et qui adore ce nouveau défi que la nature lui lance.

Le cyprès, pour Van Gogh, c'est d'abord un défi de couleur : comment réussir cette masse presque noire au milieu d'un paysage gorgé de soleil sans qu'elle fasse un trou dans la toile. C'est un casse-tête de peintre qu'il nous présente là, pas du tout un symbole de deuil.

Le symbolisme involontaire

Mais là je vous vois venir. Un symbole n'a pas forcément besoin d'être discuté et décortiqué. peut être que s'il voulait peindre cet arbre c'est en premier lieu pour sa signification et que le défi technique est apparu dans un second temps. Peut être même, pour les plus audacieux d'entre vous, me direz vous que le symbole est apparu de façon inconsciente dans l'esprit de Van Gogh et que son attirance pour cet arbre dénote d'un trouble et d'un attrait pour la mort qui le dépassait complètement. Le symbolisme et la technicité ne s'excluent pas forcément. 

Et vous avez bien raison. C'est un peu agaçant je dois l'admettre mais les commentateurs qui voient dans sa « note noire » le pressentiment de sa mort ne sont pas forcément dans le faux. On ne peut pas complètement évacuer la mort d'un homme qui peint ces arbres depuis un asile psychiatrique.

Mais j'avoue ne pas être très porté sur la sur-analyse et je trouve que beaucoup d'explications symboliques ne sont finalement trouvées qu'à posteriori. Je veux dire, si Van Gogh avait vécu jusqu'à 80 ans, aurait on dit que le cyprès de La Nuit Etoilée était un symbole funeste annonciateur d'une mort tragique ? Probablement pas. Et c'est bien ça qui me gêne. 

On ne peut pas transformer un artisan obsédé par un problème de vert bouteille en cliché du génie torturé qui annonce sa fin. La lecture mortifère n'est pas fausse. Elle est juste très paresseuse quand elle est seule.

Le cyprès comme métaphore du progrès

Au fond, le cyprès de Van Gogh fait exactement ce que le cyprès a toujours fait. Il refuse de choisir entre la mort et la vie éternelle. D'ailleurs si on se place d'un point de vue religieux, ces 2 choses, aussi paradoxal que cela puisse paraître, sont tout simplement les mêmes. 

La raison du glissement symbolique du cyprès se trouve exactement dans ce paradoxe selon moi.

Pendant des siècles, depuis son mythe fondateur mythologique, cet arbre a symbolisé la vie éternelle. Cela fonctionnait sur une humanité croyante. Polythéiste, monothéiste, telle ou telle religion cela importait peu, car elles ont toute une notion plus ou moins similaire de la vie après la mort. Ce n'est que depuis 2 ou 3 petits siècles, depuis qu'on s'evertue à "tuer Dieu" comme dirait Nietzsche, que la vie éternelle perd peu à peu son sens. 

Maintenant on le sait, la science, sans l'avoir prouvée formellement, nous a mis sur la piste, et nous ne croyons plus en la vie éternelle. La mort, pour la plupart des gens, c'est comme avant la vie. C'est à dire rien. Ainsi l'humanité s'est détachée du concept de vie éternelle.

Alors forcément, quand elle voit des cyprès dans des cimetières, ils ne peuvent représenter que la mort. 

Voilà donc comment nous avons déformé notre vision des cyprès. J'espère que je ne vous ai pas perdu. Et j'espère que la prochaine fois que vous verrez un cyprès, vous penserez à la vie éternelle plutôt qu'à la mort. Ou alors vous penserez simplement "quel bel arbre" et dans ce cas, peut être que vous avez tout gagné. 

À bientôt

Nicolas, fondateur de Melanchromia

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1 commentaire

Bonjour, en voulant faire une copie manuscrite de texte pour exercer mon orthographe et ayant déjà vu la vidéo sur Vangogue et l’île aux morts, j’ai lu le texte des cyprès. Il est très intéressant mais un peu lourd avec des mots comme ça et là inutile, c’est dommage. Le contenu est pour le coup super et tes vidéos encore plus. Pour moi, je te souhaite une bonne continuation.

dorian

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