Collection: Dieu et le doute

La Foi et le Doute semblent paradoxales. Une bonne raison pour les associer. 

On présente toujours la foi et le doute comme deux camps adverses. D'un côté ceux qui croient sans poser de questions, de l'autre ceux qui posent des questions et finissent par ne plus croire. Vu toute l'histoire de l'humanité c'est cohérent. Pourtant, cette exclusion n'est pas aussi nette qu'on aimerait le croire. Certaines des expériences religieuses les plus intenses de l'histoire occidentale sont nées précisément du doute.

Cette tension s'ancre à différents endroits L'Église elle-même a dû, à plusieurs moments de son histoire, décider que l'image religieuse devait prendre quelques libertés avec ses textes pour continuer à convaincre. La théologie, de son côté, a produit des courants entiers qui affirment qu'on ne peut approcher Dieu qu'en renonçant à savoir ce qu'il est et donc, paradoxalement, en embrassant un doute fondamental. Et la philosophie a fini par retourner contre la religion les mêmes outils de scepticisme qu'elle a un temps utilisé pour la défendre.

Cette collection n'a pas vocation à prendre parti entre la foi et la raison. Si j'avais cette prétention je serais en train de prêcher pour un des 2 camps. Or je suis là, à faire des vidéos sur YouTube.

Il existe, dans la tradition chrétienne, tout un courant théologique qui part d'un principe déroutant : on approche Dieu non pas en accumulant des affirmations sur sa nature, mais en faisant l'inverse, en les retirant une par une. C'est la théologie apophatique, une discipline qui tente de penser Dieu par l'absurde d'une certaine façon. Elle considère que toute idée humaine de la divinité finit inévitablement par la limiter, et donc par la trahir.

Là dessus cette approche est lucide. Si je vous demande d'imaginer une civilisation extraterrestre, l'image mentale qui se formerait dans votre tête serait surement très semblable à une société humaine ou alors à des codes visuels que vous emprunteriez à des films ou autres références culturelles. L'Homme a beaucoup de mal à penser ce qu'il ne connait pas.

Le texte le plus célèbre de cette tradition apophatique porte le très jolie nom de Nuage de l'inconnaissance. Il pousse cette logique absurde jusqu'à son terme. Il invite le croyant à abandonner toute connaissance positive de Dieu, et même toute quête active, pour se laisser conduire vers un mystère qu'aucun mot de vocabulaire ne peut désigner correctement. Le doute ici, devient l'instrument le plus avancé de la foi.

En décembre 1563 le concile de Trente adopte un Décret sur les images sacrées qui va changer durablement le visage de l'art religieux européen. À la base, le concile avait été convoqué pour répondre aux émeutes protestantes qui ont ravagé certaines images d'églises en Europe du Nord. Mais le décret choisit de défendre les images contre l'iconoclasme tout en les soumettant à un régime de contrôle doctrinal et morale qui ouvre la porte à un véritable contrôle de l'art religieux dans son ensemble.

La conséquence artistique est considérable. Les décennies suivantes voient naître un art religieux qui ne cherche plus seulement à instruire comme un catéchisme accesible visuellement. Maintenant l'art a vocation à submerger émotionnellement, à produire un choc capable de raviver une foi que la Réforme venait de fragiliser.

On pourrait dire que doute protestant de cette époque a directement façonné la manière dont l'art catholique a choisi de représenter le sacré. L'un des sursauts de foi les plus spectaculaires de l'histoire de l'art est donc une réaction à une crise de confiance. Comme quoi, l'Homme réagit toujours quand il est dos au mur. Dieu aussi.

L'apôtre Thomas est le visage du scepticisme religieux. Dans l'évangile selon Jean, le célèbre épisode du doute est raconté brièvement. Peu après que Jésus soit revenu d'entre les morts, Thomas ne croit pas au retour de son Seigneur. Alors quand il le revoit pour la première fois, il veut vérifier la présence corporelle de Jésus par lui même. L'évangile ne va pas beaucoup plus loin mais ce tableau oui. Il ontre Thomas allant au bout de sa posture sceptique et vaincre son doute du bout de son doigt. Un tableau qui a fait scandale et a immortalisé la figure de saint Thomas comme étant "L'Incrédule".

Une croyance acquise sans la moindre hésitation a-t-elle la même valeur que celle qui a traversé l'épreuve du doute et en est sortie transformée ? L'histoire de l'art religieux occidental n'a jamais cessé de représenter ce moment précis, fragile et instable, où la certitude tremble avant de se reconstruire, ou de s'effondrer pour de bon. C'est cet instant suspendu, plus que la foi elle-même, que cette collection veut mettre en scène.