Collection: Van Gogh
Le peintre le plus connu au monde. Tout simplement. (1853 - 1890)
Vincent van Gogh n'a vendu qu'un seul tableau de son vivant. Cette phrase, je l'ai lue des dizaines de fois, dans des livres, des documentaires, des vidéos sur Internet, des légendes de musée et je l'ai même mise en description de cette collection ! Pourtant elle est fausse, ou du moins très largement exagérée, et le musée Van Gogh lui-même le reconnaît aujourd'hui sans détour.
Van Gogh a vendu des œuvres à son oncle, en a échangé d'autres contre de la nourriture et du matériel, et un acheteur parisien lui en a payé plusieurs après une exposition en 1890. Mais vous voyez, on ne peut pas s'empêcher de le dire et le répéter. parce que ça sonne bien. L'histoire du génie absolument incompris, mort sans avoir jamais rien vendu, ça claque.
Ce qui m'intéresse dans ce décalage, au delà de l'erreur factuelle, c'est son côté volontaire. Pourquoi ce mythe précis, celui du raté absolu devenu après sa mort un génie universel, a connu un tel succès, au point de devenir la version officielle dans l'imaginaire collectif ? Derrière cette légende, il y a un homme réel, dépendant financièrement et affectivement de son frère Theo pendant la quasi-totalité de sa carrière, traversé par des troubles psychiques que la médecine actuelle débat encore sans trancher, et une histoire posthume largement façonnée par sa belle sœur et l'héritage épistolaire que l'histoire nous a légué.
Je ne pense pas qu'il faille déboulonner Van Gogh pour le plaisir de la révision, même si la modernité a cette fâcheuse tendace. Mais je crois que la version simplifiée qu'on en a gardée, celle du fou de génie qui peint dans la misère totale et l'indifférence générale, dit davantage sur notre besoin collectif de ce récit que sur la réalité de sa vie.
Sur les 820 lettres connues de Van Gogh, 651 sont adressées à son frère cadet Theo, marchand d'art à Paris. À partir de 1881, Theo prend en charge, de façon quasi formelle, le financement de la carrière de son frère : sans cet engagement, il est peu probable que Vincent soit même devenu peintre. Le montant que Theo lui envoyait régulièrement couvrait toutes les dépenses quotidiennes de Vincent ainsi que son matériel d'artiste. C'était plus que ce que la plupart des hommes gagnait à l'époque en travaillant.
Et ce soutien n'était pas seulement matériel. Theo était l'une des rares personnes, peut être la seule, à comprendre véritablement l'état mental de son frère, et la correspondance entre les deux hommes fonctionnait aussi comme un espace où Vincent pouvait penser à voix haute son travail avec quelqu'un capable, en tant que professionnel du marché de l'art, de le suivre techniquement. Vincent redoutait pourtant constamment de devenir un fardeau pour Theo et sa famille, conscient de vivre presque entièrement à ses dépens. Il n'est jamais facile pour un homme d'être redevable. C'est souvent de là que naît le ressentiment. Cette dépendance, jamais résolue ni vraiment assumée par les deux frères, a structuré toute la carrière de Van Gogh bien plus profondément qu'on ne pourrait le croire.
Le 23 décembre 1888, à Arles, Vincent van Gogh se tranche l'oreille après une énième dispute qui fait suit à une période de tensions extrêmes avec son ami Paul Gauguin, avec qui il partageait alors un logement. Il enveloppe le morceau découpé dans un papier qu'il remet à une femme d'un bordel local, avant d'être retrouvé le lendemain par la police et conduit à l'hôpital. Ce fait, contrairement à une partie de la légende populaire, n'est pas contesté.
Deux éléments le sont, en revanche. D'abord, l'étendue exacte de la blessure : certains témoignages et articles de presse de l'époque évoquent l'oreille entière, d'autres une partie seulement, et les recherches menées par l'historienne Bernadette Murphy ont fini par trancher en faveur de l'oreille entière, position aujourd'hui reprise par le musée Van Gogh. Ensuite, et c'est plus sérieusement débattu, l'implication possible de Gauguin lui-même : une théorie avancée en 2009 par deux chercheurs allemands suggère que Gauguin aurait blessé Van Gogh avec une épée lors d'un affrontement.
L'épisode de l'oreille reste, à ce jour, entouré d'une part d'incertitude documentée que les sources elles-mêmes ne permettent pas de lever entièrement. En tout cas, son oreille a indubitablement forgé sa légende.
Theo van Gogh meurt en janvier 1891, six mois après son frère Vincent, laissant derrière lui sa veuve, Johanna van Gogh-Bonger, et un héritage composé de centaines de toiles complètement méconnues. C'est elle qui entreprend méthodiquement de construire la réputation posthume de Vincent pendant des années : elle organise des expositions, négocie avec des galeries, publie en 1914 les lettres échangées entre les deux frères, elle écrit même une biographie qui façonnera durablement l'image publique du peintre.
Ce rôle de Johanna van Gogh-Bonger reste largement absent du récit populaire, qui préfère retenir l'image d'un génie reconnu spontanément par la postérité, comme si la valeur de l'œuvre s'était imposée d'elle-même, sans intervention humaine. Or c'est précisément le contraire qui s'est produit : la légende de Van Gogh est, pour une part non négligeable, le produit du travail patient d'une femme dont le nom demeure largement ignoré du grand public.
Rendez vous compte si cette femme n'avait pas été si convaincue et surtout motivée pedndant toutes ces anées, que ce serait -il passer ? La Nuit Etoilée aurait surement moisie dans son grenier pendant des années avant d'être jetée ou vendue une bouchée de pain à sa mort. Quel triste univers parallèle que celui ci.
La littérature médicale a proposé plus d'une trentaine de diagnostics rétrospectifs différents pour tenter d'expliquer les troubles de Van Gogh : épilepsie du lobe temporal, porphyrie aiguë intermittente, maladie de Ménière, intoxication au plomb, troubles bipolaires, schizophrénie, troubles de la personnalité, je vous en passe et des meilleurs. Mais aucun de ces diagnostics ne s'impose comme définitif auprès de la communauté scientifique actuelle.
Bon vous me direz que ce n'est pas si étonnant, même avec un patient vivant sous les yeux d'un médecin ce n'est jamais facile de diagnostiquer un trouble mental. Alors sur un homme mort depuis 150 ans, sur la base de correspondances et de témoignages pas forcément fiables ... il ne faut pas s'attendre à grand chose.
Voici la question que je trouve la plus inconfortable à poser, et qui dépasse largement le seul cas de Van Gogh. Le récit du génie totalement incompris de son vivant, n'ayant vendu qu'un seul tableau, mort dans l'indifférence générale avant une reconnaissance posthume aussi soudaine que totale, est statistiquement plus séduisant que la réalité documentée, plus nuancée et plus humaine : un homme dépendant financièrement de son frère, ayant vendu quelques tableaux contre de la nourriture, et dont la postérité doit beaucoup au travail patient d'une belle-sœur largement oubliée.
Je ne suis pas certain qu'on puisse facilement renoncer à ce mythe même si on en connait les approximations. Et ça c'est parce qu'il nous arrange collectivement : il transforme l'échec commercial réel d'un homme en preuve indirecte de son génie, ce qui est une façon commode, pour nous spectateurs, de nous sentir plus clairvoyants que les hommes de son époque qui l'ont connu et l'ont ignoré.
Reste à savoir ce que cela dit de notre rapport à l'Art en lui-même. Et c'est là que je m'arrête.
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