Collection: Diptyque des Cités Célestes

La Cité de Dieu et la Capitale de l'Enfer se font face. 

Ce diptyque réunit deux toiles pensées comme des pendants, c'est à dire indissociables l'une de l'autre. Elles ont été exposées ensemble à la Royal Academy en 1841 : Pandemonium, qui montre la capitale infernale tout juste surgie des profondeurs, et La Cité céleste et la Rivière de Félicité, qui lui répond par une vision opposée, une cité paradisiaque flottant dans une vapeur lumineuse à l'horizon. Deux capitales, construites par deux camps opposés du même conflit cosmique.

Martin était obsédé, selon ses propres mots rapportés par ses contemporains, par le Sublime : ce mélange de terreur et d'admiration que produit la contemplation de forces dépassant l'entendement humain (voir ici).

Ce qui est frappant dans ce diptyque, c'est que ce sublime s'applique avec une intensité comparable sur les 2 panneaux. Aucun des deux n'est traité comme esthétiquement inférieur à l'autre. L'enfer n'est pas laid. Le paradis n'est pas fade. Les deux sont, avant tout, vastes, et c'est cette vastitude commune qui produit l'effet recherché par le peintre.

Cette neutralité esthétique, par delà le bien et le mal si j'ose dire pour faire honneur à Nietzsche, a quelque chose de dérangeant (ou de séducteur) si on s'y attarde. Elle suggère que la grandeur visuelle n'a pas de valeur morale propre. Elle peut servir à célébrer la chute la plus totale comme la rédemption la plus complète, avec exactement les mêmes outils de peinture : la perspective écrasante, la lumière dramatique ou l'échelle disproportionnée entre l'homme et son environnement. Je trouve cette idée aussi apaisante que dangereuse : la Beauté peut s'affranchir de la Morale.

Après l'exposition à la Royal Academy en 1841, ces 2 tableaux sont achetés ensemble par Benjamin Hick, ingénieur civil et mécanicien de profession. Je précise ce détail car il a son intérêt : c'est un homme dont le métier consistait à construire des machines et des infrastructures bien réelles qui choisit d'acquérir ces deux visions de cités strictement imaginaires mais peintes avec un souci de précision architecturale presque comparable à celui d'un plan d'ingénieur. Martin lui-même avait, on l'a vu, une fascination documentée pour les grands projets d'infrastructure urbaine.