Collection: Triptyque du Jugement Dernier

Le chef d'œuvre ultime de John Martin, peintre de la fin du monde. 

Un homme paralysé d'un côté du corps, incapable de parler, termine en silence l'œuvre la plus ambitieuse de sa carrière sur la fin du monde. Ce n'est pas une métaphore que j'invente pour faire de l'effet, c'est exactement ce qui s'est passé en 1853, quand John Martin a continué de peindre son triptyque du Jugement dernier après une attaque cardiaque qui le prive de la parole et de l'usage de son bras droit. Il meurt quelques mois plus tard, juste avant que l'œuvre ne parte en tournée.

Ce triptyque, composé de trois toiles immenses pensées pour être vues ensemble, raconte l'Apocalypse selon le Livre de la Révélation : le calme du paradis, la colère qui s'abat sur le monde et le jugement qui sépare les sauvés des damnés.

Le 12 novembre 1853, alors qu'il travaille encore sur les dernières touches de son triptyque, John Martin est frappé d'une attaque. Vraisemblablement un accident vasculaire cérébral selon les historiens d'art qui se sont penchés sur le dossier médical de l'époque. Cet accident le prive de la parole et de l'usage de son bras droit. Il continue malgré tout à peindre, comme il peut. Un Homme n'est jamais en repos quand il lui reste quelque chose à accomplir.

Le triptyque sera exposé pour la première fois réuni à Newcastle upon Tyne, du 10 février au 4 mars 1854, soit à peine une semaine avant sa mort. John Martin n'aura donc jamais vu, ou presque, l'accueil que le public a réservé à l'œuvre la plus monumentale de sa carrière.

Je ne peux pas m'empêcher de voir une ironie dans cette coïncidence vous ne m'en voudrez pas. L'homme qui consacre ses dernières forces à peindre le jugement final de l'humanité disparaît au moment précis où son propre jugement arrive.

Après la mort de Martin, le triptyque entame une tournée qui va le faire voyager dans la quasi-totalité des grandes villes britanniques puis en Irlande, en Amérique du Nord et jusqu'en Australie au début des années 1870. Un parcours complètement dingue pour l'époque. D'après les estimations plus d'un million de visiteurs ont vu ce triptyque au Royaume-Uni dès le milieu des années 1850, et jusqu'à 8 millions de spectateurs cumulés à l'échelle internationale autour de 1861. Bon c'est un peu approximatif vu les méthodes de comptage de l'époque mais quand même : c'est colossal !

Un tel engouement peut vous paraître étrange mais en fait ce ne sont pas simplement les toiles que les spectateurs venaient voir c'est un petit spectacle !

Les organisateurs ne se contentaient pas de montrer les toiles, ils donnaient au public une lecture descriptive à intervalles réguliers devant les œuvres. Un dispositif proche des panoramas et dioramas très populaires à l'époque. L'entrée coûtait 6 pence rendant le spectacle accessible à une large partie de la population. On peut considérer que ce triptyque fonctionnait comme un ancêtre du cinéma catastrophe, plusieurs décennies avant l'invention du cinéma lui-même. Alors, ça coûte moins cher qu'un écran plat pour votre salon non ? Et pas de risque de se perdre sur Netflix.

Le succès colossal de la tournée n'a pas suffi à protéger le triptyque du mal cruel que l'histoire aime à infliger aux artistes : l'oubli. Dans les années 1890, les trois toiles se retrouvent reléguées dans une salle miteuse à l'Alexandra Palace de Londres. Elles seront ensuite brièvement exposées puis rapidement décrochées de leurs cadres, roulées, et stockées dans un entrepôt.

En 1935, elles sont vendues aux enchères pour la somme colossale de ... 7 livres sterling (bon ça fait à peu près 500€ de 2026 mais quand même ...), un montant dérisoire pour une œuvre qui avait autrefois rassemblé des foules sur 3 continents.

Il faudra attendre 1974 pour que le triptyque soit enfin reconstitué dans son intégralité, plus d'un siècle après sa création.

Le triptyque est conçu pour être lu comme un ensemble cohérent. Le Jugement dernier bien sûr est le panneau central. À gauche, Les Plaines du Paradis, paysage apaisé et lumineux, et à droite Le Grand Jour de sa Colère, scène de chaos et de destruction. La composition impose donc au spectateur de traverser dans un seul mouvement de l'œil la terreur et la sérénité séparées par l'instant du jugement lui-même.

Voici la question que cette histoire laisse en suspens, et que je trouve plus intéressante que n'importe quelle analyse strictement religieuse du sujet (en + j'y connais rien donc ça tombe bien).

Le triptyque a attiré des foules considérables dans une Grande-Bretagne victorienne pourtant marquée par une foi religieuse encore largement prise au sérieux. On pourrait s'attendre à ce qu'un public croyant fuie une représentation aussi frontale de sa propre damnation plutôt que de payer pour la contempler.

Et bien en fait, c'est peut-être l'inverse qui s'est produit. La mise en scène spectaculaire de l'Apocalypse a permis à ce public de regarder en face une terreur théologique bien réelle, dans un cadre de divertissement public plutôt que dans l'angoisse solitaire d'une nuit d'insomnie à fixer son plafond et se demander jusqu'à quelle température montent les flammes de l'enfer (j'ai pas l'info désolé).

Je ne sais pas si cette fonction d'exutoire collectif explique entièrement le succès du triptyque mais l'idée qu'on puisse transformer la peur du jugement final en sortie familiale du dimanche reste quand même assez amusant vous ne trouvez pas ?