Collection: L'Histoire en tableaux
Quand les artistes écrivent l'Histoire.
Cette collection part d'un soupçon évident : la grandeur historique qu'on admire dans certains tableaux n'a presque jamais été enregistrée de façon neutre. Elle a été mise en scène, vendue, parfois carrément fabriquée, par le pouvoir qui en avait besoin pour exister aux yeux de tous.
L'histoire, vue sous cet angle, ressemble moins à une succession de faits qu'à une succession de spectacles soigneusement montés pour notre bon plaisir (et notre bonne manipulation si j'ose dire). Certains souverains ont commandé des toiles avant même que les événements qu'elles représentent ne soient terminés. Des empires ont fait disparaître les images de leurs propres décadences. Et les ruines qu'on regarde aujourd'hui avec une nostalgie presque tendre, ont longtemps servi de mise en garde plutôt que d'objet de contemplation esthétique.
Cette collection rassemble des œuvres qui montrent la grandeur au moment où elle commence à se fissurer. Ou parfois même mieux, juste avant, quand personne ne sait encore qu'elle est sur le point de basculer. Ce qui m'intéresse n'est pas la chute elle-même, ça ce serait plutôt là bas. Ici on s'intéresse à ce moment suspendu où le théâtre du pouvoir continue de jouer sa pièce, alors que les décors commencent à craquer. Ça vous semble d'actualité ? Moi aussi.
En octobre 1804, Napoléon commande au peintre Jacques-Louis David une toile destinée à immortaliser son sacre, qui doit se dérouler le 2 décembre suivant à Notre-Dame de Paris. Le résultat, achevé en 1807, est devenu l'un des exemples les plus étudiés de propagande picturale de l'histoire occidentale. David vous vous doutez bien ne se contente pas de documenter la cérémonie, il la met complètement en scène. Il ajoute des personnages qui n'étaient pas physiquement présents ce jour-là, dont par exemple la mère de Napoléon, pourtant brouillée avec son fils et restée à Rome, mais qu'il juge indispensable de faire figurer.
Le tableau ne montre pas non plus Napoléon en train de recevoir sa couronne des mains du pape, comme le protocole religieux l'aurait exigé. Il le montre en train de couronner lui-même l'impératrice Joséphine, geste qui déplace symboliquement la source du pouvoir : de Rome vers Paris, de l'Église vers l'homme. Le tableau a fonctionné comme un substitut d'expérience pour un public qui n'avait pas assisté à l'événement, livrant une version de l'histoire plus convaincante que l'histoire elle-même. Et c'est réussi. On a beau le savoir, vous avez beau avoir lu mes explications. L'image mentale que vous garderez du sacre de Napoléon sera toujours ce tableau. C'est fort.
Dans la Rome antique, lorsqu'un empereur tombait en disgrâce après sa mort, le Sénat ou son successeur pouvait prononcer ce que les historiens modernes appellent la damnatio memoriae, littéralement la condamnation de la mémoire. La pratique consistait à faire disparaître méthodiquement toute trace visuelle et écrite du condamné : son nom coupé des inscriptions publiques, son visage martelé ou resculpté sur les statues pour devenir celui d'un autre, ses pièces de monnaie retirées de la circulation et fondues.
À l'été de l'an 41, des ouvriers munis de burins grimpent sur des échafaudages romains pour aplatir le visage de Caligula sur les arcs et les statues de la ville. Quelques décennies plus tard, le même sort attend l'empereur Domitien, dont les arcs triomphaux sont dépouillés de leurs inscriptions et les statues dorées fondues.
Bon heureusement les romains avaient beau être organisés, il s'est révélé matériellement impossible de retrouver et détruire chaque pièce de monnaie frappée à l'effigie d'un empereur condamné. Donc l'effacement total n'a presque jamais été complètement atteint. D'ailleurs beaucoup de ces figures historiques "effacées" ont depuis été réhabilitées par les historiens. Enfin pas Caligula. Lui ça a l'air d'être un sacré zozo.
En 1818, le poète anglais Percy Bysshe Shelley publie un sonnet de quatorze vers, Ozymandias, né d'un défi amical avec son ami Horace Smith. Les deux poètes s'inspirent d'un texte de l'historien grec antique Diodore de Sicile, qui décrit une statue colossale du pharaon Ramsès II portant une inscription restée célèbre : « Je suis Ozymandias, roi des rois. Si quelqu'un veut savoir combien je fus grand, qu'il surpasse mes œuvres. »
Le détail le plus frappant, et le mieux documenté, tient à la chronologie : la statue qui a réellement inspiré ce texte venait d'être découverte en Égypte mais le fragment n'arrivera à Londres qu'en 1818, après la publication du poème. Shelley n'a donc jamais vu l'objet qu'il décrit. Son inspiration est purement verbale, transmise par un texte antique relatant un monument déjà disparu de son vivant. Le poème sur la vanité de la grandeur impériale est donc lui-même né d'une grandeur déjà réduite à un récit, sans aucune image pour le confirmer. Oui bon, ça ne parle pas de tableau mais je trouve cette histoire intéressant, et en + ce poème Ozymandias a inspiré un des meilleurs épisodes de Breaking Bad. Voilà.
Cette logique de mise en scène calculée du pouvoir n'a pas disparu avec les monarchies et les empires antiques. Oh que non, elle s'observe aujourd'hui dans la production massive d'images officielles destinées à accompagner et plutôt justifier l'exercice du pouvoir politique contemporain : photos institutionnelles retouchées, éléments de langage travaillés cérémonies filmées sous tous les angles, mises en scène soigneusement chorégraphiées pour les caméras avant même que l'événement ne se produise ... For sure.
La romantisation de l'histoire par l'image est plus que jamais un phénomène d'actualité. Ce que David faisait pour Napoléon avec un pinceau, des services de communication entiers le font aujourd'hui avec des caméras et des logiciels de retouche, en suivant exactement le même objectif : transformer un événement réel en récit favorable, livré à un public qui n'y a pas assisté en personne. L'outil a changé de nature. Le mécanisme, lui, n'a pas bougé d'un pouce depuis l'Antiquité.
Tenez une citation que j'aime bien : "Le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons de l'Histoire est la leçon la plus importante que l'Histoire nous enseigne." Merci Aldous.
Voici la question que cette collection laisse délibérément ouverte. Si l'on sait, comme l'histoire le démontre avec une régularité presque comique, que toute grandeur politique finit par s'effondrer, et que les images qui la célèbrent finissent souvent par être effacées, retouchées ou simplement oubliées, pourquoi continue-t-on, à chaque époque, à produire ce type d'images avec autant de soin et d'ambition ?
Je ne pense pas que la réponse tienne à une simple naïveté des puissants, persuadés d'échapper au sort commun. Je crois plutôt que l'image de la grandeur n'a jamais eu pour fonction de durer éternellement, mais de produire un effet immédiat, sur un public qui vit au présent. Nous n'avons pas besoin de garanties sur l'éternité pour croire au présent. Quelques perspectives, même illusoires, nous suffisent. Si l'Homme arrêtait de faire les choses qu'il a prouvé inutiles, il ne ferait plus rien.
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