Collection: John Martin
Le peintre de l'Apocalypse. Ça claque. (1789 - 1854)
John Martin a passé sa carrière à peindre des cataclysmes, des cités englouties et autres jugements derniers. Que de réjouissances me direz vous. Et bien oui, le public l'adorait ! Au point d'en faire l'un des peintres les plus populaires de son époque selon ses propres contemporains.
L'institution artistique, elle, l'a méprisé presque sans relâche, le considérant comme un faiseur d'effets vulgaires plutôt qu'un véritable artiste. Toute sa vie on lui a refusé l'entrée à la Royal Academy qu'il convoitait pourtant.
Cette opposition entre adoration populaire et mépris savant a structuré toute sa carrière, jusque dans ses finances : Martin a frôlé la ruine à plusieurs reprises. En partie parce que la contrefaçon de ses gravures, à une époque sans droit d'auteur efficace, le privait d'une bonne part des revenus qu'il aurait dû en tirer (promis John mes reproductions sont libres de droit) . Mais aussi à cause de projets d'ingénierie urbaine ambitieux qui ont englouti une grande partie de son temps et de son argent.
Je pense que comprendre Martin exige de tenir ensemble ces 3 fils conducteurs : une famille traversée par une forme de ferveur religieuse extrême qui se confond à de la folie, un succès populaire immense, et un mépris institutionnel tout aussi grand.
Le 1er février 1829, Jonathan Martin, frère de John Martin, assiste à l'office religieux à la cathédrale de York lorsqu'un bourdonnement qui semble provenir de l'orgue le perturbe profondément. Alors comme toute personne saine d'esprit l'aurait fait à sa place, il se cache dans l'édifice après la cérémonie, allume une lampe dans le clocher, puis met le feu aux boiseries avant de s'échapper par une fenêtre.
L'incendie détruit environ quarante mètres de toiture ainsi qu'une grande partie du mobilier intérieur, dont l'orgue, les stalles médiévales et le trône épiscopal. Jugé en mars 1829, Jonathan Martin est déclaré par le jury en état de démence au moment des faits, et non coupable au sens pénal du terme. Il avait déjà été interné deux fois auparavant pour des troubles mentaux documentés, et avait publiquement prédit la destruction de la cathédrale avant de la provoquer lui-même (pas mal le prophète).
Peut être que vous pensez que cet épisode est un détail anecdotique isolé dans la biographie de John Martin mais je ne le crois pas. La famille, au delà d'un patrimoine génétique commun indéniable est un réel marqueur d'identité pour un Homme. Et quand on regarde l'œuvre de John, on ne peut pas s'empêcher de penser que sans la peinture il aurait peut être fini par brûler une église lui aussi.
William Martin, le frère aîné de John, se présentait dans les rues de Newcastle comme le "Conquérant Philosophique de toutes les Nations" et physicien anti-newtonien, coiffé d'un chapeau fait d'une carapace de tortue montée sur cuivre. Voilà.
Mais derrière cette excentricité spectaculaire se cachait quand même un talent réel d'inventeur : en 1819, il met au point une lampe de sécurité pour mineurs qu'on dira plus fiable que celle de Sir Humphry Davy, l'inventeur officiellement reconnu pour cette innovation. La Royal Society lui accordera une médaille d'argent pour une invention annexe, la balance à ressort.
La famille Martin comptait donc, dans une même génération, un peintre devenu immensément populaire, un inventeur autoproclaimé conquérant philosophique, et un prédicateur qui finira par incendier une cathédrale. Replacé dans ce contexte familial, le goût de John Martin pour les visions démesurées et les cataclysmes bibliques à l'échelle de civilisations entières prend une coloration différente. Ce n'est peut-être pas seulement un choix esthétique personnel, mais l'expression la plus maîtrisée d'une démesure que d'autres membres de sa famille exprimaient de façon nettement moins contrôlée.
Le peintre Thomas Lawrence le désignait comme "le peintre le plus populaire de son temps", et certains de ses admirateurs le considéraient comme l'un des plus grands génies ayant jamais existé. Pourtant, le critique John Ruskin, parmi d'autres voix influentes, qualifiait son travail de "sensationnalisme vulgaire" et refusait même de considérer Martin comme un véritable peintre. Malgré sa popularité massive auprès du grand public, Martin ne sera jamais admis à la Royal Academy, une reconnaissance qu'il a pourtant recherchée toute sa vie.
C'est peut être cet engouement populaire qui lui a fait défaut d'ailleurs. Et oui les accusations de populisme, ça ne date pas d'hier, et il n'y a rien de pire pour les élites que d'être confondues avec le peuple. En fait l'establishment artistique victorien le cataloguait comme un peintre du peuple. Et ça, même si le nom peut vous plaire, c'est une étiquette qui se voulait condescendante à l'époque. En gros ça voulait dire qu'il savait exciter les foules avec ses scènes de jugement et de damnation, mais qu'il n'était pas vraiment un artiste sérieux. Cette fracture entre succès populaire et mépris savant a accompagné Martin jusqu'à sa mort, et explique en grande partie l'oubli (relatif) dans lequel son œuvre est tombée peu après.
Dans les années 1820, Martin consacre une part considérable de son temps et de ses ressources financières à des projets d'amélioration urbaine pour Londres : un nouveau système d'égouts, un aménagement des quais de la Tamise, et même un projet de chemin de fer souterrain ! Ces plans d'ingénierie occupent jusqu'aux deux tiers de son temps sur une période prolongée, et le conduiront près de la ruine financière en une dizaine d'années.
La contrefaçon de ses gravures aggrave la situation. À cette époque, il n'y a pas de véritable protection du droit d'auteur donc le marché se trouve inondé de copies bon marché de ses estampes, le privant d'une large part de ses revenus légitimes. Entre 1831 et 1835, il publie ses propres illustrations de l'Ancien Testament, projet qui draine encore davantage ses ressources.
Profondément déprimé pendant plusieurs mois, Martin se relèvera en peignant un grand tableau du couronnement de la reine Victoria. Les nombreux personnages représentés sur cette toile qui étaient venus poser dans son atelier, achèteront ensuite ses œuvres et lui permettront de redresser un peu ses finances.
C'est la grande question n'est ce pas ? Martin a passé sa carrière à peindre des cataclysmes d'une ampleur quasiment cosmique, dans une famille où un frère prophétisait et finissait par incendier une cathédrale, où un autre se proclamait conquérant philosophique de l'univers entier coiffé d'une carapace de tortue.
Alors est ce que la démesure artistique de John Martin constitue une version maîtrisée, canalisée par la technique et le métier on pourrait dire, de cette même tendance familiale à la démesure ? Ou est ce qu'il s'agit d'une volonté artistique propre et assumée sans lien réel avec son histoire personnelle ?
Je me méfie des explications trop nettes qui transformeraient toute une famille en simple étude de cas psychiatrique rétrospective (oui encore !). Mais bien sur on ne peur pas ignorer ce contexte familial quand on regarde les toiles de Martin. Peindre la fin du monde, encore et encore, pendant toute une carrière, c'est un projet qui tire ses racines de quelque part quand même.
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