Collection: Rembrandt
L'artiste le plus tragique et prolifique de l'âge d'or hollandais. (1606 - 1669)
À vingt ans, Rembrandt avait déjà enterré sa mère. À trente-deux ans, il avait enterré trois de ses quatre enfants, morts en bas âge. À trente-six ans, un an après la naissance de son fils Titus, le seul de ses enfants à survivre à l'enfance, il enterrait également sa femme. Je ne donne pas cette liste pour produire un effet tragique facile (si un peu), mais parce qu'elle dessine la trame réelle d'une vie qu'on réduit trop souvent à une success story artistique : le génie de Hollande devenu le maître incontesté du Siècle d'or néerlandais.
La réalité documentée, comme souvent, est moins glamour. Rembrandt a connu une faillite personnelle retentissante en 1656, en partie causée par une habitude de dépense compulsive sur des objets d'art et des antiquités qu'il accumulait sans en avoir l'usage. Il a vécu, après la mort de sa femme, une relation avec une femme bien plus jeune que lui, Hendrickje Stoffels, que l'Église réformée d'Amsterdam a publiquement humiliée et privée de communion pour cette liaison hors mariage.
Et pendant ces quarante années traversées de deuils, de dettes et de scandales, il s'est peint lui-même, encore et encore, dans plus d'une centaine d'autoportraits peints, gravés ou dessinés, sans jamais chercher à se flatter, documentant sans complaisance chaque ride et chaque affaissement de son propre visage. Cette collection tente de raconter l'homme derrière ces autoportraits.
En juillet 1656, Rembrandt se déclare insolvable et procède à une une cession volontaire de ses biens à ses créanciers. Cette faillite est la conséquence de la façon dont il mène sa vie. Rembrandt était un acheteur compulsif d'art et d'antiquités, accumulant sculptures antiques, peintures flamandes et italiennes, armes, armures et objets venus d'Extrême-Orient. Une partie servait à ses élèves comme matériel d'étude et on peut voir nombre de ces objets en tout genre apparaitre régulièrement dans ses propres tableaux. La famille de sa femme lui reprochait déjà, de son vivant, de dilapider toute sa fortune et celle de son épouse. Et il ne vaut mieux pas se mettre la belle à dos ...
À cette habitude de dépense s'ajoutent, une baisse de commandes de ses clients habituels, une dépression économique générale qui touche Amsterdam dans les années 1650, et des créanciers de plus en plus pressants. L'ensemble de sa collection, accumulée pendant des décennies, est vendue aux enchères pour des sommes dérisoires, et Rembrandt termine sa vie dans un logement modeste, soutenu financièrement par son fils.
Rembrandt a produit, sur quarante ans de carrière, plus d'une centaine d'autoportraits sous forme de peintures, de gravures et de dessins, un volume largement supérieur à celui de n'importe quel autre peintre de son temps. Contrairement à la plupart de ses contemporains, qui idéalisaient systématiquement leurs propres traits lorsqu'ils se représentaient, tels de bons Instagrammeurs, Rembrandt documente sans ménagement le vieillissement de son visage, ride après ride, affaissement après affaissement, jusqu'à ses derniers autoportraits peints l'année de sa mort.
La plupart de ces œuvres n'étaient pas destinées à des commanditaires, mais relevaient d'un usage strictement personnel. C'est un fait assez rare et cela correspond à l'équivalent le plus honnête d'un journal intime visuel tenu sur quatre décennies. Rembrandt a inventé, sans le vocabulaire pour le nommer, cette très moche appellation de "selfie". Son œuvre est constituée (entre autres bien sûr) d'une forme d'autoportrait répété qui vise l'exact inverse de l'embellissement systématique qu'on associe aujourd'hui à l'image de soi.
Cet homme a traversé, en quelques décennies, la mort de trois enfants en bas âge, celle de sa femme, une faillite publique humiliante, et l'humiliation institutionnelle de la femme avec qui il refaisait sa vie. Et c'est précisément dans cette période, après la mort de sa femme notamment, que sa peinture gagne en profondeur psychologique, en clair-obscur, et que son art devient vraiment mature.
Je me méfie de la conclusion qu'on tire très souvent,bien trop commode à mes yeux, qui voudrait que la souffrance produise mécaniquement la grandeur artistique. Une idée romantique qui a fait beaucoup de mal à la façon dont on raconte la vie des artistes en général. Et peut être même beaucoup de mal à de jeunes artistes qui considèrent comme un devoir de souffrir pour avoir de la matière.
Mais c'est vrai qu'on ne peut pas non plus ignorer la coïncidence temporelle entre ses deuils répétés et l'évolution de son style vers quelque chose de plus sombre et de plus intime. Reste à savoir si cette coïncidence est une cause, ou simplement deux trajectoires parallèles qu'on a pris l'habitude, après coup, de relier entre elles. La rationalisation à posteriori, je crois que vous commencez à comprendre, c'est mon cheval de bataille. Je vous laisse vous faire un avis.
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