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La Leçon d'anatomie du docteur Tulp

La Leçon d'anatomie du docteur Tulp

1632
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À propos de l'œuvre

En 1632, Rembrandt peint une dissection publique à Amsterdam. Le docteur Tulp ouvre le bras d'un cadavre devant sept chirurgiens en costume noir. On dirait une scène macabre mais c'est surtout une conférence anatomique. La science qui naît, l'Église qui recule, et un peintre de 26 ans qui comprend que quelque chose est en train de changer dans la façon dont les hommes regardent le corps humain.

Le 17ème siècle entrevoit les prémisses du siècle des Lumières et commence à se poser de toutes nouvelles questions, qui se retranscrivent fortement dans l'art. Ce tableau appartient à notre collection Dieu et le Doute, là où la raison commence à prendre le dessus sur la foi.

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Un inconnu de 25 ans

En 1632, Rembrandt vient tout juste de quitter Leyde pour Amsterdam. Personne ne le connaît vraiment. Et voilà que la guilde des chirurgiens lui confie un portrait de groupe, considéré comme l'exercice le plus ingrat de la peinture hollandaise. D'habitude on aligne les commanditaires côte à côte, chacun ayant payé pour figurer, tous raides et tournés vers le peintre comme pour une photo de classe. Ennuyeux à mourir (le mot est faible vu le sujet).

Mais Rembrandt refuse cette mise en scène fastidieuse. Il décide d'invente une scène : une leçon d'anatomie en train de se dérouler. Il crée même une espèce de tension palpable avec des regards qui divergent et des dynamiques entre chacun des hommes. En fait il parvient à transformer une commande administrative en drame artistique.

Contre toute attente, ce tableau fait sensation, et les commandes se mettent à pleuvoir. À 25 ans, sur le corps d'un pendu, Rembrandt vient de fonder sa carrière. Toute sa carrière tiendra dans ce geste inaugural : prendre le format le plus convenu et le faire exploser de l'intérieur.

L'humiliation post mortem

L'homme mort allongé a un nom : Aris Kindt. C'est un petit voyou de Leyde, condamné pour vol et violence. On l'avait déjà amputé de la main droite lors d'une précédente peine (oui à l'époque, la justice rigolait pas). Cette fois, c'est la récidive, donc c'est la corde obligatoire. Il est pendu le 31 janvier 1632, et son cadavre passe directement sur la table de dissection le jour même.

Ce détail n'est pas anodin. Les dissections publiques n'avaient lieu qu'en hiver (pour des raisons de conservation faciles à deviner), une fois par an environ, et uniquement sur le corps d'un criminel exécuté. C'était un spectacle payant. On vendait des billets, la bonne société venait s'asseoir dans un amphithéâtre, on jouait de la musique et on venait voir un cadavre se faire découper, bonne ambiance quoi.

En gros, le châtiment se poursuivait après la mort. En plus d'être pendu, le condamné était ouvert en public, pour le divertissement des honnêtes gens. L'humiliation post mortem, c'est presque beau.

La main est fausse, et ce n'est peut-être pas un hasard

Regardez l'avant-bras ouvert, celui que le docteur Tulp manipule avec sa pince. Un écrivain, W. G. Sebald, l'a remarqué dans Les Anneaux de Saturne : cette main est anatomiquement impossible. Les tendons exposés ne sont pas ceux qui devraient s'y trouver. Apparemment ce sont ceux du dos d'une autre main, recopiés depuis une planche d'atlas et plaqués là tel quel.

Bon c'est surement volontaire de la part d'un peintre pressé qui préfère la justese du croquis de manuel à la réalité difficilement regardable du cadavre.

Mais Sebald avance une autre lecture de cette erreur :

Et si l'unique défaut du tableau, placé pile au centre de tout ce qui fait que le tableau a du sens, à l'endroit exact de l'incision, était volontaire ? Comme si Rembrandt, en faussant la seule chose qui compte, prenait discrètement le parti du supplicié contre l'assemblée qui l'ausculte et qui indirectement, s'en moque. Bon j'avoue je trouve ça tiré par les cheveux. mais quand même intéressant.

Le corps comme objet d'étude

Autre bizarrerie : dans une vraie dissection, on ouvre l'abdomen en premier, parce que ce sont les viscères qui se dégradent le plus vite. Ici, on commence par le bras. Rembrandt a réorganisé le protocole pour les besoins de sa composition. Le savoir plie devant l'image, comme toujours.

Quoi qu'il en soit, ce tableau met en scène une idée neuve pour l'époque. Le corps humain devient un objet de connaissance, un territoire à conquérir et à comprendre que l'on peut ouvrir et exposé pour l'étudier (à condition bien sur qu'il soit celui d'un homme sans droits !).

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