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Le Bœuf écorché

Le Bœuf écorché

1655
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À propos de l'œuvre

Voici une carcasse de bœuf suspendue à un croc de boucher. Bizarre n'est ce pas ? Ce n'est pas une scène de chasse glorieuse ou un gibier habilement tué, c'est un morceau de viande qui pendouille. 

Pourtant c'est l'une des rares natures mortes de Rembrandt et aussi un de ses tableaux préférés qu'il gardera dans son atelier jusqu'à sa vente forcée. Il avait observé ce modèle sur le vif, et l'a retranscrit avec très peu de couleurs et de mouvement véhiculant ainsi double effet paradoxal d'attirance et de dégoût.

C'est tout simplement l'un des tableaux les plus dérangeants du 17ème siècle.  Cet étrange Memento Mori a frappé les esprits et inspiré au fil des époques de nombreux artistes, modernes et actuels.

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La carcasse en faillite

En 1655, Rembrandt n'est plus le petit prodige d'Amsterdam qu'il a été. Il a cessé de flatter ses commanditaires, il peint ce qu'il veut comme il veut, et forcément le marché est implacable et commence à lui tourner le dos. L'année suivante, en 1656, c'est la faillite. On dresse l'inventaire de ses biens, ses tableaux, ses gravures, sa collection d'objets rares, sa maison, et on vend tout aux enchères pour éponger les dettes. Il finira sa vie dans la misère, sans aucune possession.

C'est exactement à ce moment-là qu'il peint une carcasse. Un corps vidé, ouvert, suspendu à un crochet. Certains y ont vu un autoportrait déguisé, l'homme réduit à sa viande, exposé, à la merci du couteau. Je ne crois pas que Rembrandt se soit dit ça consciemment mais la date, elle, semble aller dans le sens de cette interprétation. Un peintre au bord du gouffre choisit de représenter ce qui reste d'un être vivant une fois qu'on lui a tout retiré.

La carcasse qui a appelé la police

Le tableau a fait des petits, et pas des tendres. En 1925, le peintre Chaïm Soutine tombe amoureux de ce bœuf au Louvre au point de vouloir le refaire. Sauf que lui ne se contente pas de regarder la scène dans une boucherie ou une chambre froide , il fait carrément monter une vraie carcasse de bœuf dans son atelier parisien et la garde plus d'une semaine devant lui.

Forcément, au fil des jours la viande noircit, se dessèche et commence à empester. Soutine, obsédé par la couleur, l'asperge régulièrement de sang frais rapporté des abattoirs pour raviver ce rouge qui l'hypnotise. Les voisins, eux, sont plutôt hypnotisés par l'odeur et finissent par alerter les autorités.

Trente ans plus tard, c'est Francis Bacon qui reprend le motif et transforme la carcasse en quasi-crucifixion, corps d'homme et corps de bête confondus. Trois siècles, trois peintres, une même obsesion pour la viande suspendue. Rembrandt ne pouvait pas savoir qu'il inaugurait quelque chose dans son atelier perdu d'Amsterdam.

La femme que personne ne remarque

Si vou regardez attentivement dans la pénombre du fond, dans l'encadrement de la porte, se trouve une femme coiffée d'un bonnet blanc, la tête passée dans l'entrebâillement. On la rate à tous les coups la première fois qu'on regarde ce tableau. L'œil est inévitablement attiré par la masse de chair c'est normal. Pourtant cette femme change la lecture de ce tableau.

Elle semble surgir pour jeter un œil, mais impossible de dire si elle observe la carcasse, ou si elle nous regarde, nous, spectateurs, en train de contempler ce spectacle un peu obscène. Rembrandt a glissé un témoin dans la pièce et s'est bien gardé de nous dire ce qu'il regarde. Est-ce la ménagère venue chercher de quoi cuisiner, indifférente à ce qu'on trouve morbide ? Ou le regard qui nous prend en flagrant délit de fascination pour la mort ?

Savez vous d'où vient votre viande ?

Au XVIIe siècle, une carcasse suspendue n'avait rien de choquant. On tuait la bête à l'automne, on la saignait, on la découpait, souvent chez soi ou à deux pas. Tout le monde avait déjà vu ça. Ainsi ce tableau fonctionnait comme un memento mori précisément parce que la mort sous forme de viande faisait partie du quotidien. La chair morte de l'animal renvoyait sans détour à la chair morte de l'homme.

Aujourd'hui, ça a bien changé. On mange plus de viande que jamais, et on n'a jamais aussi peu vu d'où elle vient. L'abattoir a été repoussé loin des villes, la découpe est cachée, et la chair nous parvient rose, propre, sous cellophane, débarrassée de tout ce qui rappelle qu'elle fut un jour un animal vivant.

Ce qui rend ce bœuf dérangeant pour nous, c'est qu'on a passé quatre siècles à cacher exactement ce qu'il montre.

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