Collection: Gustave Courbet

Père du réalisme. Peintre autodidacte, provocateur et entrepreneur de sa propre image. (1819-1877)

Quand Courbet arrive à Paris en 1839, ses parents pensent encore qu’il va étudier le droit. Courbet, lui, a déjà une autre idée en tête : il veut devenir peintre.

Il commence par fréquenter quelques ateliers, mais comprend assez vite qu'il n'est pas vraiment fait pour suivre docilement les enseignements d'un professeur. Il passe surtout énormément de temps au Louvre à copier les maîtres anciens. Il étudie les Espagnols, les Vénitiens, les Hollandais, regarde Velázquez, Zurbarán, Rembrandt… Bref, il se forme en grande partie en regardant les autres peindre. 

Et en 1845, il écrit cette phrase à ses parents : « Il faut qu’avant cinq ans j’aie un nom dans Paris. » Il ne dit pas simplement qu'il veut peindre. Il veut un nom. Il veut exister dans le monde artistique parisien. Et Courbet va comprendre très tôt qu'une carrière artistique ne se construit pas uniquement avec des tableaux. Il faut être remarqué, il faut faire parler de soi, il faut provoquer parfois, et il faut surtout donner au public quelque chose à raconter. 

Et quand on y pense, les codes de son époque ne sont finalement pas si différents des nôtres. Courbet avait déjà compris un principe assez simple : un bon tableau, c'est bien. Un bon tableau avec une belle histoire, c'est mieux.

Courbet a bien fréquenté quelques ateliers au début de sa carrière. Il passe notamment quelques mois chez le peintre académique Charles Steuben. Mais selon ce qu'il dira lui-même quelques années plus tard, il n'y aurait pas appris grand-chose. Il fréquentera ensuite l'Académie Suisse, un atelier assez particulier où les artistes peuvent travailler d'après modèle sans être soumis à l'enseignement traditionnel d'un professeur. Et surtout, Courbet passe énormément de temps au Louvre à copier les anciens. Alors il finira par revendiquer quelque chose d'assez radical : ne pas avoir eu de maître.

Dans une lettre de 1851, alors qu'on lui attribue par erreur Auguste Hesse comme professeur, il corrige le journaliste : « Il n'a jamais eu de maître que lui-même. » Il ajoute que le travail le plus constant de sa vie a été consacré à la conservation de son indépendance. Voilà qui résume assez bien le personnage vous ne trouvez pas ? Courbet ne veut pas appliquer une recette apprise auprès d'un professeur. Il veut regarder le monde directement et trouver lui-même la manière de le peindre.

En 1866, Courbet reçoit une commande assez particulière de Khalil-Bey, diplomate ottoman installé à Paris et grand collectionneur de peintures érotiques. Il lui peint L'Origine du monde. Le tableau est d'une franchise assez brutale : aucun prétexte mythologique, aucune Vénus, aucun personnage antique pour faire passer la pilule. Le musée d'Orsay parle d'ailleurs d'une peinture « franchement anatomique », qui rompt avec les artifices habituels de la représentation du nu. 

Et visiblement, même son propriétaire comprend assez vite qu'on n'est pas exactement devant le genre de tableau que l'on accroche au-dessus de la cheminée… Alors, il le cache. Khalil-Bey l'installe dans son intérieur derrière un petit rideau vert, qu'il ne soulève que pour certains visiteurs privilégiés. Le tableau est donc là, au cœur du Paris artistique des années 1860, mais presque personne ne peut réellement le voir. Puis Khalil-Bey est ruiné par ses dettes de jeu et sa collection est dispersée en 1868. L'Origine du monde continue alors son voyage de propriétaire privé en propriétaire privé, , toujours avec cette étrange réputation de tableau célèbre que presque personne n'a réellement vu. On dirait même que l’on a besoin d'un mot de passe pour regarder Courbet ! Jusqu’au point où il est même cachée derrière un autre tableau de Courbet, représentant un paysage enneigé. Bon, avouez que la situation est assez extraordinaire : un tableau de Courbet qui sert à cacher… un autre tableau de Courbet.

Puis, en 1955, nouveau propriétaire : Jacques Lacan. Le célèbre psychanalyste acquiert le tableau et demande à son beau-frère, le peintre surréaliste André Masson, de réaliser une œuvre destinée à le recouvrir. Masson imagine alors un panneau coulissant : derrière celui ci, L'Origine du monde attend tranquillement d’être regarder. Le plus amusant, c'est qu'il aura fallu plus d'un siècle pour que ce tableau devienne réellement public. Il est exposé pour la première fois au public en 1988 à New York, puis présenté en France à Ornans en 1991, avant d'entrer finalement au musée d'Orsay en 1995.  Aujourd'hui, des millions de personnes peuvent le voir. Alors évidemment, avec un tableau aussi cru, on peut se demander si la place cachée qu'il occupait autrefois n'était finalement pas plus confortable pour tout le monde.

Mais une chose est certaine : même exposé en plein jour au musée d'Orsay, L'Origine du monde continue de nous mettre un peu mal à l’aise, c'est peut-être aussi pour ça qu'on continue de le regarder…

En 1871, Courbet est impliqué dans le célèbre épisode de la Commune de Paris et devient notamment délégué aux Beaux-Arts. Et c'est là qu'arrive l'affaire qui va complètement bouleverser les dernières années de sa vie : la colonne Vendôme.

Pour ceux qui ne voient pas très bien de quoi on parle, la colonne Vendôme est ce grand monument installé au milieu de la place Vendôme, construit sous Napoléon pour célébrer ses victoires militaires. À son sommet se trouve alors une statue de Napoléon. Pour les communards, c'est donc un symbole assez évident de l'Empire, de la guerre et du pouvoir impérial.  Courbet demande sa destruction, ou plus précisément sa dépose, en défendant l'idée qu'un monument célébrant la guerre n'a pas sa place au cœur d'une République. La colonne sera finalement bien abattue le 16 mai 1871 pendant la Commune.  Cependant, après la chute de la Commune, Courbet devient l'un des responsables désignés. Il est arrêté, jugé et condamné à six mois de prison. Jusque-là, me direz-vous, ce n’est pas si terrible. Mais, la situation va s’empirer pour Courbet …

En 1873, l'État français lui réclame finalement 323 000 francs pour participer aux frais de reconstruction de la colonne. Une somme absolument considérable pour l’époque que Courbet est incapable de payer. Il part alors en exil en Suisse, où il passera les quatre dernières années de sa vie, à essayer de régler cette dette. Il continue alors à peindre et surtout de produire suffisamment d'œuvres pour faire face à ses obligations financières. Certaines séries de paysages, comme celles consacrées au château de Chillon, prennent alors une dimension très concrète : il faut vendre pour payer les dettes.

Alors maintenant que l’on connaît le personnage, je ne peux m’empêcher de trouver cette fin assez cruelle. Courbet a passé trente ans à défendre son indépendance, à refuser les honneurs officiels, à organiser ses propres expositions et à répéter qu'il ne voulait dépendre de personne, et le voilà à peindre sous l’obligation financière.  L'homme qui voulait être libre jusqu'au bout aura finalement payé très cher cette liberté. Courbet meurt en Suisse en 1877, à 58 ans, sans être revenu en France.

Comme expliqué dans la partie précédente, Courbet est emprisonné en 1871 après la Commune de Paris. On imagine assez facilement le changement d'ambiance : lui qui avait passé sa vie à travailler dans de grands ateliers, entouré de modèles, d'amis et de visiteurs, le voilà enfermé à Sainte-Pélagie.

Mais Courbet veut évidemment continuer à travailler. Problème : pas de modèles. Il est en prison, donc il ne peut pas faire poser qui il veut et doit obtenir l'autorisation de peindre. Sa sœur Zoé lui apporte alors des fleurs et des fruits, notamment des pommes et des poires. Et Courbet se met à peindre ce qu'il a sous la main. Voilà donc le peintre des grandes scènes, des paysages monumentaux et des nus scandaleux qui se retrouve en prison à faire… des pommes.

Et le plus étonnant, c'est que ces natures mortes vont rencontrer un certain succès. Une nature morte aux pommes et aux poires peinte en 1871, est aujourd'hui conservée au musée d'Orsay. Cette période va surtout permettre à Courbet d'explorer davantage un genre qu'il avait relativement peu pratiqué jusque-là : la nature morte.

On retrouve sur ces tableaux des pommes irrégulières, marquées, parfois abîmées, peintes par un homme enfermé et privé de sa liberté. Alors forcément, il y a quelque chose d'assez tentant à voir dans ces fruits une sorte de reflet de la situation personnelle du peintre. Il faut évidemment éviter d'inventer à Courbet des intentions qu'il n'a jamais formulées. Mais l'image est assez belle.

Vidéo de Melanchromia qui a inspiré cette collection :