Il y a quelque chose qui m’a sauté aux yeux lorsque j’ai vraiment regardé ce tableau : la mort est presque absente.
Pourtant, comme son titre nous l’indique, on assiste bien à un enterrement...
On voit la fosse ouverte, le cercueil, les prêtres, les enfants de chœur, les femmes en noir, les hommes du village... mais le mort, et même la mort elle-même, ne sont jamais vraiment montrés.
Le regard finit d’ailleurs par tomber, seulement après quelques instants de contemplation, sur ce grand trou noir, tout en bas au centre du tableau. Il est là depuis le début, mais on peut très facilement passer à côté.
Alors je me demande : ce tableau n’est peut-être plus tellement l’histoire d’un homme qui vient de mourir ?
Une communauté entière est réunie devant un mort invisible. Et dans toute cette scène, on se demande, parce que nous sommes finalement assez habitués à ça dans la peinture, qui est vraiment le personnage principal ? Mais ici, il n’y a pas de héros, pas de visage qui domine les autres.
Le véritable sujet, c’est le groupe.
Certains historiens ont voulu aller plus loin et voir dans cette fosse une sorte de symbole politique, notamment celui d’une République déjà enterrée après les bouleversements de 1848. L’idée est séduisante, surtout quand on connaît les positions politiques de Courbet et le contexte dans lequel il peint le tableau.
Cependant, je reste prudent : rien ne permet d’affirmer que c’était précisément son intention. Courbet lui-même déclarait : « Je me mêle fort peu de politique, comme c’est mon habitude. Chacun son affaire, je suis peintre et je fais de la peinture. »
Par ailleurs, quelques années plus tard, L’Enterrement à Ornans prendra une nouvelle dimension lorsqu’il sera présenté une seconde fois au Pavillon du Réalisme, que Courbet construit lui-même en marge de l’Exposition universelle de 1855.
Le tableau devient alors l’une des pièces emblématiques de cette volonté de défendre une peinture qui n’a plus besoin de demander aux institutions ce qu’elle a le droit de représenter.
Et c’est finalement ce que, pour ma part, je retiens de ce tableau : Courbet prend un événement que personne ne serait venu qualifier de « grand sujet » et décide de lui donner la taille d’un événement historique. Il nous force à regarder ces gens, leurs visages, leurs vêtements, leur village, leur cérémonie... et à accepter pendant quelques minutes que leur vie banale mérite, elle aussi, presque sept mètres de peinture.