Collection: Le Vertige du Moi
Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l'or.
Cette collection réunit des œuvres qui mettent en scène l'individu seul face à quelque chose de plus grand que lui : un paysage, un ciel, le silence et surtout lui même.
Le risque, avec ce genre de sujet, c'est de tomber dans la formule toute faite : la communion avec la nature, l'élévation de l'âme, ce genre de vocabulaire qui ne dit plus rien à force d'avoir été répété sans réflexion et jeté à tort et à travers sur des murs Facebook et des posts Instagram.
Alors, regardons les choses différemment. Pourquoi l'Occident a-t-il eu besoin d'inventer, assez tardivement dans son histoire, une esthétique de l'Homme seul et pensif ? Et pourquoi cette même culture, aujourd'hui plus connectée qu'elle ne l'a jamais été, semble incapable de se débarrasser d'une solitude qu'elle n'a, cette fois, pas choisie ?
Le texte attribué à Aristote, connu sous le nom de Problème XXX, pose une question qui a traversé 23 siècles sans jamais vraiment être résolue : pourquoi tous les hommes exceptionnels, en philosophie, en politique, en poésie, ont-ils tous été mélancoliques ? La réponse antique tient à la théorie des humeurs : un excès de bile mal réparti, produirait selon les cas la folie ou le génie. Tempérée, cette bile donnerait des hommes d'exception. Mal dosée, elle donnerait des fous.
L'idée a survécu à la doctrine médicale qui l'a produite. Alors pendant des siècles, l'Europe a cru que la mélancolie était une disposition à cultiver. Le prix à payer pour une intelligence supérieure à la moyenne en somme. La solitude pensive qu'on retrouve dans cette collection hérite directement de cette croyance ancienne, largement périmée sur le plan médical, mais étonnamment vivante sur le plan culturel.
Il existe un terme allemand pour désigner un dispositif de composition très spécifique : le Rückenfigur, littéralement la figure de dos. Un personnage est placé au premier plan d'un tableau, tournant le dos au spectateur, et regarde ce qu'on ne voit pas directement. Le procédé a été popularisé par les peintres romantiques allemands au tournant du XIXe siècle. Son efficacité tient à un mécanisme psychologique précis.
En ne montrant pas le visage, le peintre empêche toute identification par l'expression. On ne peut pas lire si la figure de dos est heureuse, terrifiée ou simplement pensive. Cette absence d'information force le spectateur à projeter son propre état intérieur sur la silhouette représentée. Alors le tableau ne raconte plus l'émotion d'un personnage : il devient un miroir. Et ça c'est la clé du succès, pour les être égoïstes que nous sommes qui voulons toujours nous sentir intégrés. Voilà qu'une oeuvre d'art nous accueille !
C'est un des rares cas où un choix technique de composition produit un effet philosophique aussi direct. Il transforme la solitude représentée en solitude éprouvée.
En novembre 2023, l'Organisation mondiale de la santé a lancé une commission internationale pour traiter la solitude comme une menace sanitaire mondiale à part entière, au même titre que le tabagisme. Le constat qui a motivé cette décision est implacable : l'isolement social augmente le risque de mortalité précoce dans des proportions comparables à celles de l'alcool ou de l'inactivité physique.
Pourtant c'est presque ironique, vous ne trouvez pas ? Notre époque dispose d'une capacité de connexion instantanée et permanente sans précédent dans l'histoire humaine. Mais l'épidémie de solitude déferle sur le monde, emportant tout sur son passage.
Jamais autant d'outils n'ont existé pour ne pas être seul, et jamais autant de gens ne se sont déclarés seuls. Tout simplement édifiant. La solitude que cette collection met en scène, celle qui se choisit, se cultive et produit de la pensée, n'a plus rien à voir avec celle que documente l'OMS. Ce sont peut-être deux phénomènes qui partagent un mot mais plus grand-chose d'autre.
Je suis un fervent défenseur de la langue française et pourtant sur ce coup là j'envie les anglais, qui possèdent une nuance. Ils ont le mot "alone" et le mot "lonely". What would you rather be ?
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Le Voyageur contemplant une mer de nuages
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