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La Mort de Chatterton

La Mort de Chatterton

Henry Wallis

1856
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À propos de l'œuvre

L'homme représenté ici est le poète Thomas Chatterton. À l'époque de ce tableau il est mort depuis quatre-vingts ans. Le génie qu'on pleure dans cette mort splendide était, de son vivant, accusé d'être un faussaire adolescent qui fabriquait de faux manuscrits médiévaux. Mais c'était surtout un poète de grand talent qui a décidé de se donner la mort à seulement 17 ans, plutôt que de mourir de faim. Ainsi, il est entré dans la légende. 

Cette scène est magnifique. La lumière d'aube, la pâleur parfaite, la fenêtre ouverte sur un Londres qui s'éveille, le pantalon violet qui attire le regard ... Henry Wallis, au delà d'un empoisonnement et d'une agonie tragique, peint surtout une mort désirable.

Ce tableau est le plus beau mensonge du romantisme anglais, et l'un des tableaux les plus troublants de notre collection Memento Mori.

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La mort redemptrice

Thomas Chatterton est devenu, après sa mort, le symbole absolu du génie pur, du talent trop beau pour ce monde, fauché cruelement à seulement 17 ans.

Wordsworth l'a chanté, Keats lui a dédié un poème, Alfred de Vigny lui rend hommage, toute une génération romantique en a fait son saint patron.

Mais ils ont tous oublié un détail : Chatterton était un faussaire.
Adolescent, il fabrique de fausses poésies médiévales qu'il attribue à un moine inventé du XVe siècle, Thomas Rowley. Il les recopie sur du parchemin vieilli et tente de les faire passer pour d'authentiques manuscrits anciens.

Et ce n'est pas un écart de jeunesse, c'est le cœur même de son œuvre ! Le génie qu'on célèbre est inséparable du truqueur. La légende a soigneusement lissé tout ça pour ne garder que le bel adolescent talentueux foudroyé.

On a fabriqué une icône de pureté à partir d'un homme dont le talent consistait, précisément, à fabriquer du faux. Mais la mort absout tout n'est ce pas ? Comme disait Dostoievski : "Les gens ont de belles choses à dire sur vous, mais d'abord, vous devez mourir."

La beauté dangereuse

Regardez comme tout est splendide dans cette mort. La lumière d'aube, la pâleur parfaite, la pose alanguie et gracieuse, la chevelure rousse répandue, la fenêtre ouverte sur la ville de Londres qu'on distingue au loin, les contrastes colorés. Henry Wallis n'a pas peint du tout une agonie sordide d'un adolescent qui se shootait aux opiacés dans un grenier sale et poussiéreux. Il a idéalisé la scène pour représenter une mort belle et grandiose. C'est assez troublant.


Troublant car cette oeuvre participe d'un culte qui traverse tout le romantisme et ne nous a jamais vraiment quittés : l'idée que mourir jeune, beau et incompris serait la consécration suprême de l'artiste. La flamme qui brûle vite brûle plus fort. Les meilleurs partent les premiers comme on dit.

Ce tableau esthétise une mort volontaire et la transforme en apothéose, qu'on a envie de contempler.

Sublimer ainsi la fin d'un adolescent au désespoir, n'est-ce pas rendre la catastrophe séduisante ? Oui, c'est le cas mais la vraie question c'est surtout : "est ce que c'est un problème ?". J'ai mon idée mais je vous laisse trancher.

De Chatterton au « club des 27 »

La fascination que ce tableau met en scène ne s'est jamais éteinte. Le poète fauché dans sa jeunesse a cédé la place, au fil du temps, à d'autres figures, des artistes, des musiciens, des étoiles filantes disparues à vingt-sept ans, devenues cultes par leur disparition même.

On continue de raconter la vie brève et flamboyante comme si elle valait mieux que la longue carrière ordinaire. Chatterton est l'ancêtre direct de tout cela. Il a fondé, bien malgré lui, le modèle du talent trop pur pour durer, dont la fin précoce scelle la légende.

Et le mécanisme reste identique : on sacralise après coup en transformant le drame d'un jeune homme en récit exemplaire. On va même souvent plus loin en trouvant à la disparition une beauté qui n'existait absolument pas pour celui qui la vivait.

Wallis, avec sa fenêtre ouverte et sa lumière d'aube, a peint le premier de ces récits. On les fabrique encore, avec la même ferveur, chaque fois qu'une jeunesse s'éteint trop tôt et qu'on préfère y voir un mythe plutôt qu'une tragédie.

Il lui a volé sa femme !

Le jeune homme livide étendu sur le lit n'est pas Chatterton lui même bien sur, il était mort depuis plus de quatre-vingts ans quand Wallis l'a peint.

Le modèle, c'est un ami du peintre, un romancier alors inconnu nommé George Meredith, âgé d'environ vingt-huit ans. Jusque-là, rien que de très banal.


Sauf que l'histoire a une suite, savoureuse et cruelle. 2 ans après avoir prêté son corps pour incarner le génie romantique par excellence, Georges Meredith voit son ami Henry Wallis s'enfuir avec sa femme, Mary Ellen.

Le peintre qui a immortalisé son ami en martyr sublime de la poésie lui a volé son épouse dans la foulée !

Pour aller plus loin

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