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La Peste

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À propos de l'œuvre

Arnold Böcklin peint la Peste comme une créature chevauchant une faux à travers une ville vide. C'est une allégorie de la mort qui ravage les villes par la maladie bien sûr mais c'est surtout d'actualité.  En 1898 alors que les épidémies de choléra et de typhus ravagent l'Europe depuis des années. L'auteur de ce tableau savait de quoi il parlait. Il a perdu plusieurs enfants en bas âge à cause de ces maladies. 

Cette représentation allégorique nous fait ressentir toute la cruauté et l'injustice de la mort. Quand la nature a décidé que notre parcours se termine, il n'y a rien à faire. Alors, Memento Mori, comme on dit. 

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Destin tragique

Böcklin ne peint pas la mort en amateur, loin de là. En fait, il l'a même fréquentée de très près. Il a survécu au typhus, et surtout il a vu partir ses enfants les uns après les autres. Sur les quatorze enfants qu'il a eus, 8 sont morts avant d'atteindre l'âge adulte. On imagine mal aujourd'hui ce que c'est que d'enterrer huit fois sa propre descendance.

Quand il peint La Peste en 1898, il est un vieil homme au bout du chemin (il meurt trois ans plus tard). On a souvent voulu voir, dans le vieillard que la Mort s'apprête à emporter, une forme d'autoportrait résigné, l'artiste qui a tout perdu et qui attend son tour sans plus se débattre. Mais un homme qui a survécu à ses propres enfants n'a plus rien à apprendre sur le sujet qu'il peint.

Le monstre inventé

La première chose qui frappe sur cette toile, c'est la couleur, ou plutôt son absence. Böcklin baigne toute la scène dans un vert pâle, blanchâtre et blafard, une teinte qu'on associe depuis toujours à la peau d'un malade et à l'eau croupie. Une seule tache vive dans tout le tableau : le rouge du vêtement d'une personne effondrée, surement frappée par le bras armée de la maladie.

Et puis il y a évidemment la monture. La Mort ne chevauche pas ici le cheval traditionnel de l'Apocalypse. Böcklin lui invente une bête bizarre, un dragon aux ailes de chauve-souris qui rase les toits d'une ruelle médiévale et sème les corps sur son passage. C'est plus flippant qu'un cheval, même apocalyptique. C'était surement le but.

La découverte scientifique

Le décor de cette ruelle semble ne pas correspondre à son temps. Il a l'ait moyenâgeux : ruelle étroite, maisons à colombages et une atmosphère générale de chronique ancienne. On croirait un souvenir lointain. Sauf que 1898, c'est tout sauf lointain de la peste. À ce moment précis, une troisième pandémie de peste ravage l'Asie et fait des millions de morts.

Quatre ans plus tôt, en 1894, un médecin nommé Alexandre Yersin venait d'isoler à Hong Kong le bacille responsable, ce germe qui portera son nom. Pour la première fois depuis des siècles, on mettait un nom sur la bête microscopique derrière le fléau.

Et c'est exactement là que Böcklin choisit de repeindre la vieille imagerie médiévale de la Faucheuse à dragon. Au moment où la science range enfin la peste dans une éprouvette, lui la ressort sous forme de monstre volant. Comme si comprendre la mécanique de la maladie ne suffisait pas. C'est encore important de lui donner un visage symbolique.

Le Covid et la Peste

Il y a des œuvres qui dorment et d'autres qui se réveillent à date fixe. Celle-ci fait parler d'elle à chaque fois qu'une maladie traverse les frontières. En 2020, quand le monde s'est arrêté avec le Covid, cette image a resurgi partout, comme si Böcklin avait peint notre actualité avec un siècle d'avance.

Ce réflexe est d'autant plus naturel qu'une épidémie n'a pas de forme. Même si on a nommé et scientisé le processus, un virus ne se voit pas à l'œil nu. Face à cet ennemi invisible, l'esprit humain réclame une image, n'importe laquelle, pourvu qu'elle donne un corps à la chose à combattre.

Böcklin nous fourni quelque chose de tangible qu'on peut enfin matérialiser dans nos esprits. Ainsi chaque génération redécouvre qu'elle préfère un monstre visible à une terreur sans contour. Et à chaque fois, ce vieux tableau ressort du placard. À quand le prochain pangolin ?

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