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L’Esclave blanche

L’Esclave blanche

Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ

1888
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À propos de l'œuvre

Ce tableau a été peint par un homme qui ne s’est jamais rendu dans un harem et qui a représenté une femme blanche nue dans un contexte ottoman. En 1888, ce genre avait un nom : l’Orientalisme. Et il avait un public précis : des hommes bourgeois européens qui payaient cher pour regarder des nus dans un décor exotique suffisamment lointain pour que le désir soit socialement acceptable.

Le public visé tolérait, voire approuvait, l'esclavage des autres, des peuples lointains. Mais une femme blanche asservie, offerte dénudée dans un harem oriental, ça touche un point sensible, mi-indignation mi-excitation. Le tableau exploite cette ambiguïté avec un cynisme parfait. Il indigne pour mieux séduire. Et ça marche. Comme toujours. 

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Faux Orient

On pourrait croire devant la précision photographique de la scène, que Lecomte du Noüy a planté son chevalet dans un vrai harem et tout reproduit sur le vif. Bon il a effectivement beaucoup voyagé, en Grèce, en Turquie, en Égypte, officiellement « pour la documentation » si vous voyez ce que je veux dire.

Sauf que ses tableaux doivent bien plus à l'atelier qu'à l'observation. Ses sources, ce sont majoritairement des documents, des objets rapportés, des accessoires, des gravures et des récits. Le verre de thé, les quartiers d'orange, les dattes, le plat de couscous, le bassin du bain, les étoffes chatoyantes, bref tout ce qu'on voit sur ce tableau est un décor monté de toutes pièces, agencé pour faire « oriental ».

Aucun harem n'a jamais ouvert ses portes à un artiste français pour qu'il peigne ses occupantes nues. Cette intimité-là, par définition, personne ne pouvait la voir. Donc c'est un peu un tour de passe-passe. La minutie du détail réaliste sert d'argument d'authenticité. Alors que tout est reconstitué comme une scène de théâtre.

Pourquoi blanche ?

Le titre et le sujet du tableau sont particuliers dans la production orientaliste : une esclave blanche, c'est-à-dire une femme européenne captive dans un harem ottoman. Ce motif existait dans la réalité historique (la piraterie barbaresque, les razzias méditerranéennes) mais était surtout un fantasme littéraire entretenu par des romans populaires comme Voyage en Orient de Gérard de Nerval.

Pour le public occidental, ce tableau activait plusieurs registres simultanément :

  • l'horreur morale de l'esclavage, une femme comme eux, réduite à cet état de soumission
  • le désir érotique du corps nu exposé
  • la supériorité implicite, la beauté blanche comme valeur suprême dans un commerce qui la réduit à une marchandise

C'est un tableau qui se présente comme une dénonciation et qui fonctionne comme une invitation à regarder.

Ce que ce tableau dit sur son époque

L'année 1888 est aussi celle où la France abolit définitivement les dernières formes de servage dans ses colonies. Le débat sur l'esclavage est encore vivant en Europe et pourtant ici L'Esclave blanche ne représente pas l'esclavage africain ou colonial, elle représente justement l'inverse. La victime est blanche, l'oppresseur est absent mais implicitement non-européen.

En 1888 l''Europe est en plein partage du monde. La France étend son empire colonial en Afrique du Nord, au Sahel, en Indochine. Et pendant que les armées avancent, les Salons se remplissent d'Orients langoureux, de harems paresseux avec esclaves offertes.

L'art orientaliste fonctionne ainsi comme le décor mental de la conquête. Cette esclave si joliment peinte est un symbole lourd de sens. La domination politique a toujours eu besoin d'images douces pour se faire oublier comme domination. Aujourd'hui, on appelle ça le soft power.

L'hypocrisie du regard sur le nu

Comment vend-on, en 1888, une image aussi explicitement érotique à une société qui se proclame pudique ? Facile, on l'habille de savoir. On la charge de géographie, d'ethnographie, de détails « documentaires ». Le harem, la Circassienne, les coutumes ottomanes. Toutes ces petites précisions techniques et érudites transforme le voyeurisme en leçon scolaire.


Le bourgeois qui s'attarde devant le nu peut se dire qu'il s'instruit. Il ne mate pas une femme dévêtue, non bien sur que non voyons, il contemple une scène de civilisation lointaine.

C'est un peu la même dynamique que celle à l'œuvre dans le nu mythologique, sauf que cette fois on déplace le mythe vers l'ethnologie. Appelez-la Vénus, ou appelez-la esclave circassienne documentée, le procédé est identique : un alibi culturel qui autorise à regarder une femme nue.

Et ça ne s'est jamais vraiment arrêté d'ailleurs. Aujourd'hui encore, l'exotisme sert toujours de prétexte au dépaysement pour consommer des corps et des peuples tout en se donnant l'air de s'y intéresser. Parfois on peut se poser la question : est-ce que la culture éclaire vraiment notre regard, ou est-ce qu'elle nous fournit surtout de bonnes excuses pour regarder ce qu'on n'oserait pas avouer désirer ?

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